Albert camus autographe manuscrit

Camus (Albert)

(1913-1962)
Ecrivain et philosophe français

Lettre autographe (brouillon), sans lieu ni date (circa 1948), à Manuel de Diéguez, 1 page in-4 avec ratures et corrections. Lettre de Camus au sujet d’une étude sur l’absurde et sur son œuvre.
 
« Je me mettrais à votre disposition, en laissant toute liberté à vos jugements pour compléter votre information et par exemple, vous ouvrir mes dossiers. Je ne l’ai encore fait pour personne… »
 
« Cher Monsieur,
J’ai lu avec beaucoup d’attention votre ouvrage. Bien que j’aie été embarrassé par le fait qu’il s’agissait surtout de moi dans ce livre il me semble avoir pu cependant me fonder un jugement équitable. Contrairement aux usages, je dois commencer si vous le permettez par la critique fondamentale que je voudrais vous faire. Mais elle me permettra de vous aider peut-être à constituer un livre qui aurait alors des chances d’être édité.
 
Ma critique est de disproportion. Il y a pour le moment 2 choses dans votre livre : la recherche du thème de l’absurde dans les siècles qui nous ont précédé et l’étude de mon œuvre. Que la première partie quoique remarquable à bien des égards, par l’information et la critique, on peut dire d’elle qu’elle est excessive ou insuffisante. Excessive si elle n’est qu’une introduction à l’étude d’une œuvre contemporaine, insuffisante si elle est une étude sur l’absurde à travers les littératures. La comparaison et par comparaison seulement, la 2e partie souffre, quoique moindrement des mêmes défauts, par excès ou par manque, il reste que l’ensemble m’a toujours intéressé et qu’en ce qui concerne mes livres je crois bien que je n’ai rien lu de plus complet (j’essaie ici de faire abstraction du plaisir que j’ai à être étudié avec sympathie).
J’ai donc réfléchi au moyen de tirer parti de cet ouvrage.
 
Il m’a semblé seulement qu’il en comportait 2 en réalité et que vous devez choisir d’écrire l’une ou l’autre. Si vous choisissez d’écrire un livre sur le thème littéraire de l’absurde il vous faudrait reprendre votre étude, la faire précéder d’une définition poussée du thème et allonger vos analyses comme votre investigation. En revanche, il faudrait raccourcir et condenser l’étude que vous avez bien voulu me consacrer. Si au contraire vous choisissez d’écrire un livre sur mon œuvre il vous faudrait vous contenter si vous y tenez, d’une introduction sur les antécédents et les repères de cette œuvre et pousser carrément l’étude dans le sens de « l’ouvrage sur ».
 
Le choix est dans vos mains. Vous comprenez en tout cas que je ne puis ni ne veux vous influencer. Dans le cas seulement où vous choisiriez la 2e solution, je me mettrais à votre disposition, en laissant toute liberté à vos jugements pour compléter votre information et par exemple, vous ouvrir mes dossiers. Je ne l’ai encore fait pour personne, mais je reconnaitrais ainsi la qualité et la justesse que vous avez dans votre travail critique. Je reconnaitrais aussi la sympathie sans complaisance qui m’a beaucoup touché et que vous m’avez si librement manifestée dans votre livre… »
 
Manuel de Diéguez (né en 1922) est un écrivain et philosophe français. En 1948, les éditions du Triolet publient son étude De l’Absurde précédé d’une lettre d’Albert Camus. Dans cette dernière il écrit : « Je vous écris longuement, en tête de cet ouvrage, avec l’émotion d’un ancien disciple, et avec quelque regret aussi. Car peu de ma ferveur pour votre mythe de Sisyphe s’est épuisée. Mon Dieu ! Depuis que je vous ai montré cet Essai encore à l’état d’ébauche, j’en suis venu jusqu’à nier les idées qui me révélaient autrefois la vérité absolue… »


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