Hugo (François-Victor)

(1828-1873)
Fils cadet de Victor Hugo, journaliste et traducteur de Shakespeare.

Lettre autographe signée « F. Victor Hugo », Hauteville House, (circa 1859) à une dame, 4 pages in-12.

 

Longue lettre d’exil dans laquelle François-Victor Hugo aborde ses travaux de traduction sur Shakespeare. 

 

« Je suis en ce moment tout occupé de la correction des épreuves de l’Hamlet que Pagnerre compte publier à la fin du mois. Vous pourrez donc bientôt juger de la valeur de mon procédé, en comparant ma faible prose à la merveilleuse poésie du grand Will… »

 

« Et vous aussi Madame, vous que j’appelais autrefois ma petite Sarah, voulez-vous me permettre de vous embrasser, comme au temps, au temps heureux où vous veniez voir jouer Guignol à la place royale ? je me souviens encore de cette journée là. C’était en hiver. Vous aviez quelque chose comme quatre ans, et j’étais déjà bien vieux. Vous aviez un petit manteau de velours grenat bordé d’hermine, et vous étiez volontaire comme petite princesse. Autant qu’il m’en souvient, vous n’avez pas été parfaitement charmée du nasillement de monsieur Polichinelle et du bâton de S.M. Infernale. Car vous êtes partie avant la fin dans (les) bras de votre femme de chambre.

 

Il y a déjà longtemps de cela quoique vous soyez toute jeune. On vit si vite aujourd’hui ! Mais je m’aperçois que je vous fais de l’histoire et de la morale et que j’oublie de vous parler des bonbons exquis que vous m’avez envoyés. le sac rose était la plus agréable corne d’abondance que jamais demi déesse ait offerte à un simple mortel. Quant au chocolat, je ne puis trop vous en dire sur son compte, car il y avait une quinzaine d’amis quand j’ai eu l’imprudence d’ouvrir la boîte, et elle a été à l’instant même livrée au pillage : si bien que je n’ai eu pour ma part que quelques pastilles. Mais quelles pastilles ! j’aurais donné pour une seule d’elles tout le cacao de la vieille Angleterre. Vous ne sauriez croire combien nous autres exilés, nous aimons tout ce qui vient de France et surtout  de cette France de la France, de Paris.

Jugez combien l’envoi est plus agréable encore quand il est fait par une main amie comme la vôtre et quand la couverture est ornée d’un si charmant autographe.

 

J’ai appris, chère Madame, que vous traduisiez l’anglais à merveille. Cette ressemblance de nos travaux doit être entre nous une sympathie de plus, et je serai ravi dans l’occasion de mettre mon expérience (si chèrement acquise) à votre disposition. Je m’occupe fort peu de littérature moderne, mais j’ai des amis à Londres qui pourront, si vous avez besoin, me faire connaître les publications nouvelles intéressantes. 

 

J’aurais voulu avoir un échantillon de votre manière, mais je n’ai pu jusqu’ici m’en procurer. Mon procédé à moi est le procédé littéral. Mais ce système n’est guère nécessaire que pour les oeuvres capitales comme celles de Shakespeare, de Dante ou de Milton. je ne sais s’il serait pas un inconvénient pour des romans ordinaires qui ont besoin de se lire facilement. 

Je suis en ce moment tout occupé de la correction des épreuves de l’Hamlet que Pagnerre compte publier à la fin du mois. Vous pourrez donc bientôt juger de la valeur de mon procédé, en comparant ma faible prose à la merveilleuse poésie du grand Will. Oh ! que de fois il a fait mon désespoir ! que son génie, que sa forme sont difficiles à saisir ! Mais enfin je ne me rebute pas. Et ce n’est pas trop de mille journées de travail pour faire connaître à la France cet immense esprit, encore si mystérieux malgré les éclaircissements et les commentaires des critiques, malgré les traductions déjà faites ; quand je dis malgré, je devrais dire à cause de ces traductions. Vous qui savez l’anglais, comparez la traduction de Guizot au texte, et vous verrez combien cette interprétation, pourtant la plus fidèle, est éloignée du modèle.

 

Je voudrais bien faire avec vous cette intéressante étude, mais hélas ! il y a entre votre fauteuil et ma chaise plus de cent lieues de terre et d’eau. Pour les rapprocher, il y aurait bien un moyen, ce serait de franchir tout cet espace. C’est ce que je ne puis pas faire en ce moment (…)

Votre bien dévoué.

F. Victor Hugo ».  

 

300 €