Serge (Victor)

(1890-1947)
Révolutionnaire et écrivain belge.

Lettre tapuscrite signée, (Vienne), 24 mars 1924, à Stéphen Mac Say (Stanislas Masset), 2 pages in-4 avec ratures et corrections. Très rare et passionnante lettre dans laquelle Serge s’en prend à l’esprit bourgeois qui règne en France.

 

« Dans ce Paris pénétré d’une culture bourgeoise en déliquescence, ce qu’il faut c’est de la netteté dans les idées, les paroles et les actes, de l’intransigeance ; de l’intolérance ; de la doctrine ; un mépris implacable envers les complaisances intellectuelles et autres…nous devons êtres sectaires, au sens élevé du mot. Tous ceux qui ont fait quelque chose, grands ou petites, l’ont été… »

 

« Cher camarade Say,

 

J’ai bien reçu votre lettre et le manifeste vraiment trop flou des partisans. A priori votre initiative ne peut que m’être très sympathique. Votre bonne lettre m’incite à vous répondre avec beaucoup de précision et de netteté.

 

La France est le pays bourgeois d’Europe pourvu de la plus vieille tradition démocratique et de la culture libérale la plus développée. L’individualisme (ce mot a plusieurs sens, je le prends ici pour définir un ensemble de faits que caractérisent l’arrivisme en politique et en littérature le dilettantisme ; en général le petit égoïsme bourgeois, l’inaptitude au labeur et à la pensée collective) y fleurit par conséquent. Le résultat en est, dans le domaine des idées, une grande variété de conceptions radicales nuageuses, d’apparence séduisante - liberté, anarchie, socialisme-Jaurès, éclectisme, etc., etc. - au fond desquelles il n’y a jamais que la plus plate idéologie bourgeoise complètement étrangère aux rigoureuses méthodes de pensée et d’action des classes nouvelles qui feront l’avenir - à moins que la Société présente n’ait plus d’avenir… Ainsi, sans nier la bonne foi de quantité de jeunes chercheurs, ou les mérites partiels de leurs initiatives, suis-je convaincu que le fond des moeurs intellectuels de la France actuelle - même jeune, avancée - jugé d’un point de vue révolutionnaire, de classe, est profondément malsain. 

 

Un exemple typique : le Club du Faubourg (où je ne suis jamais allé). Quoi de plus sympathique a priori ? Camaraderie entre les personnalités les plus différentes. Entière liberté de discussion et de critique. Rien sous le boisseau ! Courtoisie, tolérance, joutes d’esprit, grande information. Je songe avec admiration au nombre de phrases lyriques qu’on pourrait aligner sur ce thème. En réalité, distraction à l’usage des « invertébrés », cabotinage, encensez-vous les uns les autres et par dessus tout, confusionnisme, confusionnisme !

Vous allez peut-être juger que je suis un scythe. C’est que vous ne pouvez pas vous figurer l’effet que produit ailleurs qu’en France, sur des esprits habitués à des disciplines fécondes, tout ce bavardage sur le spiritisme, l’amour libre, le dernier livre du chic type et la politique de M. Poincaré. 

 

Je conclue : dans ce Paris pénétré d’une culture bourgeoise en déliquescence, ce qu’il faut c’est de la netteté dans les idées, les paroles et les actes, de l’intransigeance ; de l’intolérance ; de la doctrine ; un mépris implacable envers les complaisances intellectuelles et autres. Tout cela ne peut être que le fait de « partisans » profondément imbus d’une idéologie révolutionnaire opposée à celle de la classe bourgeoise.

 

Ainsi je suis d’avis que nous devons êtres sectaires, au sens élevé du mot. Tous ceux qui ont fait quelque chose, grands ou petites, l’ont été. Notez que ça ne veut pas dire ennuyeux, pédants, maladroits. Il y a des sectaires qui le sont. Il y a davantage encore d’éclectiques qui le sont aussi !

 

Si votre revue est hardiment nette et imbue de cet esprit nouveau ou si quelques voix telles s’y font entendre, elle aura toutes ma sympathie, même si d’ailleurs je n’en partage pas les idées directrices. Et je ne négligerai pas de lui rendre service à l’occasion (…)

 

Victor Serge ».

 

Stéphen Mac Say (1884-1972) était un militant anarchiste. Après la guerre de 14-18 et pour subsister, Stephen Mac Say devint apiculteur à Pourdez-Luisant en Eure et Loir où il vendait son miel sur les marchés de la région. Il collabora entre les deux guerres à plusieurs revues anarchistes et à L’encyclopédie anarchiste publiée sous la direction de S. Faure.

A l’été 1933 il était le trésorier d’un Comité pour la libération de Victor Serge qui venait d’être arrêté en Union soviétique et condamné à trois ans de déportation dans l'Oural. Ses manuscrits furent saisis par le Guépéou. Il ne dut alors sa survie qu'à une campagne internationale menée en sa faveur, notamment par Trotski, et en France par un comité animé par Magdeleine Paz et le Cercle communiste démocratique. C'est finalement grâce à une intervention directe de Romain Rolland auprès de Staline qu'il est libéré, déchu de sa nationalité russe et banni d'URSS en 1936, quelques mois avant le premier procès de Moscou.

Depuis la Belgique, puis la France, Victor Serge dénonça les grands procès staliniens (notamment en écrivant des chroniques régulières dans un journal socialiste de Liège, La Wallonie), tout en prônant durant la guerre d'Espagne un rapprochement entre anarchistes et marxistes pour assurer la victoire de la révolution. Soumis à une incessante campagne d'injures de la part de la presse communiste officielle, Victor Serge ne se rallia pas pour autant à la Quatrième Internationale. Bien que conservant une vive estime pour Trotski (il écrivit d'ailleurs sa biographie en collaboration avec Natalia Sedova après son assassinat), il reprochait aux trotskystes d'être sectaires.

Réfugié à Marseille en 1940, au moment de l'exode, Victor Serge put rejoindre le Mexique l'année suivante – avec son fils Vlady – grâce au réseau du journaliste américain Varian Fry. C'est dans ce pays qu'il écrivit ses derniers romans et ses mémoires. Dénonçant le totalitarisme et s'interrogeant inlassablement sur les causes de la dégénérescence de l'Union soviétique, il travailla avec Marceau Pivert et Julián Gorkin du Centre marxiste révolutionnaire international. Il mourut dans le dénuement en 1947.



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