Corday (Charlotte)

(1768-1793)
jeune fille normande, elle assassina Jean-Paul Marat et fut guillotinée.

Trois Bulletins imprimés du Tribunal Criminel Révolutionnaire et un supplément du Bulletin du Tribunal Criminel Révolutionnaire, juillet 1793, 16 pages in-4, (Paris / Imprimerie Clément « vis à vis le Palais »). Forte déchirure sur un des bulletins. Gravure (XIXe siècle) de Charlotte Corday jointe. Très intéressant et rare ensemble sur le procès de Charlotte Corday.

 

« J’ai tué cet homme pour en sauver cent mille… »

 

 

Premier Bulletin du tribunal Criminel révolutionnaire (n° 71, audience du mercredi 17 juillet 1793) :

 

« Interrogée de ses noms, surnoms, âge, qualités, lieux de naissance et demeure, A répondu se nommer Marie-Anne-Charlotte Corday, (…) âgée de vingt-cinq ans, vivant de ses revenus, demeurant à Caën, département du Calvados, et logée depuis son arrivée à Paris, rue des Vieux Augustins, hôtel de la Providence.

Un des greffiers donne lecture de l’acte d’accusation, ainsi conçu : 

Antoine Quentin Fouquier Tinville, accusateur public du tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris par décret de la Convention nationale du 10 mars 1793, l’an deuxième de la République (…) Expose que le 13 juillet présent mois, sept heures du soir, le commissaire de la section du Théâtre-Français, instruit par la clameur publique, qu’il existait dans la rue des Cordeliers un grand rassemblement de citoyens, causé par le bruit de l’assassinat qui venait d’être commis en la personne du citoyen Marat (…) s’est transporté au domicile dudit Marat, où il a trouvé une femme prévenue d’avoir commis ledit assassinat ; et après avoir fait constater par un chirurgien les causes de la mort (…) En conséquence, ladite Marie-Anne-Charlotte Corday, a aujourd’hui subi interrogatoire (…) il en résulte que le mardi 9 juillet (…) Corday est partie de Caën pour se rendre à Paris, où elle est arrivée le jeudi suivant (…) qu’elle dit s’être couchée et n’être sortie de son appartement que le vendredi matin (…) le lendemain samedi, le matin, vers les sept heures et demie, huit heures, elle est sortie, a été au Palais de l’Égalité, où elle a acheté un couteau dont il sera ci-après parlé : a pris une voiture place des victoires pour se faire conduire chez le citoyen Marat, chez lequel elle n’a pu se faire introduire.

Qu’alors retournée chez elle, elle a pris le parti de lui écrire par la petite poste et sous un faux nom, pour lui demander une audience : que vers les sept heures et demie du soir, elle a pris une voiture et s’est fait reconduire au domicile de Marat (…) que des femmes lui ont ouvert la porte, mais ont refusé de la laisser pénétrer auprès du citoyen Marat : que ce dernier ayant entendu ladite Corday insister, il a lui-même demandé qu’elle fut introduite auprès de son bain (…) C’est alors que ladite Corday a tiré de son sin le couteau qu’elle avait acheté (…) et aussitôt en a porté un coup à Marat ; lequel coup a pénétré sous la clavicule droite du col, entre la première et seconde vraies côtes, et cela si profondément, que l’index a facilement pu pénétrer de toute sa longueur, à travers le poumon blessé (…) qu’il soit ordonné (…) ladite Corday actuellement détenue en la maison d’arrêt dite de l’Abbaye, sera prise au corps, arrêtée et transférée sous bonne et sûre garde (…) (Signé) Fouquier-Tinville. »

 

Deuxième Bulletin du Tribunal Criminel révolutionnaire (n°72) :

 

Il s’agit de la retranscription d’un premier interrogatoire de Charlotte Corday par Fouquier-Tinville :

 

« Qui vous a engagé à commettre cet assassinat ? 

R. Ses crimes.

Qu’entendez-vous par ses crimes ?

R. Les malheurs dont il a été la cause depuis la révolution. 

(…)

Quelle est en ce moment l’état de Caën ?

R. Il y a un comité central de tous les départements qui sont dans l’intention de marcher sur Paris.

Que disent-ils de Robespierre et de Danton ?

R.Ils les regardent avec Marat, comme les provocateurs de la guerre civile.

(…)

Qui vous a donné le passeport avec lequel vous êtes venue à Paris ?

R. Je l’avais depuis trois mois.

Quelles étaient vos intentions en tuant Marat ?

R. De faire cesser les troubles et de passer en Angleterre, si je n’eusse point été arrêtée.

Y avait-il long-temps que vous aviez formé ce projet ?

R. Depuis l’affaire du 31 mai, jour de l’arrestation des députés du peuple.

(…)

C’est donc dans les journaux que vous lisiez, que vous avez appris que Marat était un anarchiste ?

R. Oui je savais qu’il pervertissait la France. J’ai tué cet homme pour en sauver cent mille. C’était d’ailleurs un accapareur d’argent : on a arrêté à Caën un homme qui en achetait pour lui… »

 

Troisième Bulletin du Tribunal Criminel révolutionnaire (n°73) :

 

Il s’agit de la retranscription d’un interrogatoire de Charlotte Corday par Fouquier-Tinville ainsi que la condamnation à mort de cette dernière :

 

« Quelles sont les personnes qui vous ont conseillé de commettre cet assassinat ?

R. Je n’aurais jamais commis un pareil attentat par le conseil des autres, c’est moi seule qui en ai conçu le projet et qui l’ai exécuté.

Mais comment pensez-vous faire croire que vous n’avez point été conseillée, lorsque vous dites que vous regardiez Marat comme la cause de tous les maux qui désolent la France, lui qui n’a cessé de démasquer les traîtres et les conspirateurs.

R. Il n’y a qu’à Paris où l’on a les yeux fascinés sur le compte de Marat ; dans les autres départements on le regarde comme un monstre.

Comment avez-vous pu regarder Marat comme un monstre, lui qui ne vous a laissé introduire chez lui que par un acte d’humanité, parce que vous lui aviez écrit que vous étiez persécutée ?

R. Qu’importe qu’il se montre humain envers moi, si c’est un monstre envers les autres.

Croyez-vous avoir tué tous les Marats ?

R. Non certainement.

(…)

L’accusé avoue avec un sang-froid, l’horrible attentat qu’elle a commis, elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation, elle en avoue les circonstances les plus affreuses : en un mot, elle avoue tout et ne cherche pas même à se justifier. Voilà, citoyens jurés, sa défense toute entière. Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soi-même qui n’annonce aucun remord (…) Et c’est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale, dans la balance de la justice : je m’en rapporte à votre prudence.

 

L’accusée a entendu avec le plus grand sang froid, prononcer le jugement suivant.

Le tribunal, d’après la déclaration unanime des jurés, portant : 1° Qu’il est constant que le 13 du présent mois de juillet, entre les sept et huit heures du soir, Jean-Paul Marat, député à la convention nationale, a été assassiné chez lui, dans son bain, d’un coup de couteau dans le sein, duquel coup il est décédé à l’instant.

2°. Que Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant d’armand, âgée de vingt-cinq ans, fille de Jacques-François Corday, ci-devant d’armand, ex-noble, elle habitante de Caën, département du Calvados, est l’auteur de cet assassinat.

3° Qu’elle l’a fait avec préméditation et des intentions criminelles et contre-révolutionnaires.

 

Condamne Marie-Anne-Charlotte Corday à la peine de mort… »

 

 

Supplément au n°73 du Bulletin du Tribunal Criminel révolutionnaire :

 

Il s’agit de la reproduction des lettres de Charlotte Corday écrites à Marat, à Barbaroux et à son père.

 

Extrait : « Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de mon existence sans votre permission ; j’ai vengé bien d’innocentes victimes ; j’ai prévenu bien d’autres désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré d’un tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito ; mais j’en ai reconnu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez point tourmenté ; en tout cas, je crois que vous auriez des défenseurs à Caën. J’ai pris pour défenseur Gustave Doulcet : un tel attentat ne permet nulle défense, c’est pour la forme. Adieu, mon cher papa, je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort : la cause en est belle. J’embrasse ma soeur, que j’aime de tout mon coeur, ainsi que tous mes parents. N’oubliez pas ce vers de Corneille : 

Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud.

C’est demain à huit heures, qu’on me juge ce 16 juillet ».



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