Pierre louys autographe

Lyautey (Maréchal)

(1854-1934)
Maréchal de France

Lettre autographe signée, (Maroc), 15 janvier 1918, à un « cher ami », 10 pages in-8, en-tête « Le Général Lyautey, Résident Général au Maroc ».

Très intéressante et longue lettre de Lyautey sur la situation marocaine et ses relations avec le gouvernement.

 

« Je me maintiens fermement dans la ligne que je me suis imposée dès le début et qui seule convient à ma charge, à mon passé et à ma dignité ! : J’obéis, je prends sans délai des mesures d’exécution, je ne proteste pas, je marque le coup en disant sincèrement ce qui est, afin que chacun prenne ses responsabilités.

Je n’en sortirai pas, quoiqu’il arrive… »

 

 

« Mon cher ami,

Voici le premier courrier qui emporte à Paris des lettres de moi, sauf celle à Berthelot qu’il vous a montrée comme je le désirais.

C’es qu’en effet la secousse consécutive à mon stupide accident s’est prolongée et je reprends seulement ma correspondance en même temps que ma vie normale. C’est pourquoi je n’avais pas répondu plus tôt à votre lettre du 20 novembre.

(…)

Vous me reprochez de vous tenir éloigné du Maroc, mais sacrebleu ! jamais il n’a eu plus besoin que vous le serviez à Paris et dans les secousses qu’il subit, il serait fichu si vous n’étiez pas là avec la connaissance si complète et si sûre que vous avez de nos affaires et de notre situation.

 

L’affaire Doui-Menia (nom d’une tribu nomade ) comme vous le savez, n’a fait que s’accentuer, Lutaud (Charles Lutaud, gouverneur général de l’Algérie entre 1911 et 1918) exagère la mauvaise foi et le parti-pris. C’est renversant de le voir toujours en revenir à la thèse du statut qui comme si, depuis 1903, il n’y avait pas eu ni Protectorat, ni installation du contrôle français sur le Ht Guir et Tafilatet. 

Rien n’est paradoxal comme cette thèse de nos empiètements sur l’Algérie, alors que nous ne demandons qu’à rester chez nous au Maroc et à y faire notre police nous-même. Je viens seulement d’avoir sous les yeux certain article d’une revue dite « Colonies et Marine » qui est évidemment de source officieuse algérienne comme le prouve sa documentation très complète et qui pourrait être signée Lutaud (…) Combien je souhaite que Jonnart (Charles Jonnart, gouverneur de l’Algérie entre 1900 et 1901) se rétablisse assez vite pour aller reprendre les rênes à Alger. Nous ne serons enfin tranquilles qu’à ce prix. 

(…)

Et, enfin, j’en arrive à votre lettre du 29 décembre écrite à la suite de la mienne à Berthelot et des assauts livrés au Maroc par le Président du Conseil.

Depuis, cela s’est encore développé sous la forme de demandes simultanées d’intensification de main d’oeuvre et de recrutement militaire, choses pourtant inconciliables, et de compressions d’officiers à outrance.

Vous connaissez mes réponses. Je me maintiens fermement dans la ligne que je me suis imposée dès le début et qui seule convient à ma charge, à mon passé et à ma dignité ! : J’obéis, je prends sans délai des mesures d’exécution, je ne proteste pas, je marque le coup en disant sincèrement ce qui est, afin que chacun prenne ses responsabilités.

Je n’en sortirai pas, quoiqu’il arrive.

 

Hamelin m’a écrit avec beaucoup de précision le détail de ses entrevues et je ne saurais assez me féliciter d’avoir là quelqu’un d’aussi sûr, d’aussi ferme, d’aussi bien informé et d’aussi dévoué.

J’étais, dès avant que vous me le disiez, parfaitement résolu à ne pas revenir sur la question Merknès-Azrou. Jamais je n’ergoterai.

Vous me dites qu’on ne me demandera plus rien. De cela, je ne suis pas aussi convaincu, me méfiant beaucoup, sinon du Président même (Georges Clemenceau, Président du conseil de novembre 1917 à janvier 1920) du moins de beaucoup qui sont derrière lui et ont son oreille.

Quant à la thèse que vous me dites être celle du Président que « tout ce que nous aurons perdu ailleurs sera facilement repris après la victoire, je la regarde comme des plus discutables, en ce qui concerne le Maroc.

 

Déjà en 1915, un homme d’état très avisé, me parlant des ordres d’évacuation que j’avais reçus, me disait, en me félicitant de ne pas m’y être conformé, qu’on avait perdu de vue qu’il nous faudrait une nouvelle guerre pour reprendre le Maroc si nous l’avions abandonnée. Il n’y a pas en effet que l’Allemagne en cause. Sans compter l’Espagne, l’Angleterre même ne nous laisserait peut-être pas si facilement regarder comme acquis, sans compensations, un tel gage que nous aurions lâché…

Lyautey ». 

 

 

Le Maréchal Lyautey avait été une première fois nommé Résident général au Maroc en avril 1912. Il y était resté en poste jusqu’en décembre 1916, date à laquelle il est nommé ministre de la Guerre. Il revient en poste en mai 1917.

Malgré le travail considérable accompli, le second séjour de Lyautey contraste singulièrement avec le premier : on passe d'un parcours presque triomphal à ce qui est à certains égards un chemin de croix. Il devra affronter deux types de difficultés : personnelles avec une santé de plus en plus chancelante, et politiques avec l'opposition grandissante des colons, l'administration qui lui échappe et le gouvernement qui va lui être de plus en plus hostile. Ce sont ces difficultés qui l'amèneront à présenter trois fois sa démission, fin 1923 après le départ ou la disparition de plusieurs de ses fidèles, en octobre 1924 après le départ d'Alexandre Millerand qui le soutenait, et en 1925 après la nomination de Pétain pour diriger les opérations militaires.

 

 

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