Crise du 16 mai 1877

16 mai 1877
Crise Insitutionnelle

ANDRIEUX Louis (1840-1931). Avocat, homme politique, préfet de police de Paris, père de Louis Aragon.

 

Manuscrit autographe signé, « Le 16 mai, souvenirs d’un 363 », 5 pages in-4 (au verso de chaque page, en-tête de la Chambre des Députés), quelques ratures et corrections. Mémoire écrit dans les années 1920.

 

Passionnant et long mémoire d’Andrieux sur la grave crise institutionnelle du 16 mai 1877. 

 

« Acculé par la composition de la Chambre des députés à la nécessité de faire l’expérience d’un ministère républicain, le maréchal de Mac-Mahon avait appelé Jules Simon que l’hostilité de Gambetta désignait à ses préférences : « je ne vous reproche qu’une chose, lui avait dit le maréchal ; c’est de trop écouter ces gens-là. Nous pouvons nous passer d’eux ; nous gouvernerons ensemble. »

L’expérience dura cinq mois. Le 16 mai 1877, profitant d’un désaccord sur la loi relative à la liberté de la presse, qui voilait un dissentiment plus grave sur les questions religieuses, Mac-Mahon écrivait à Jules Simon « L’attitude du chef du Cabinet fait se demander s’il a conservé sur le Chambre l’influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication est indispensable ; car si je ne suis pas responsable comme vous envers le Parlement, j’ai une responsabilité envers la France, dont aujourd’hui plus que jamais, je dois me préoccuper ». 

 

Jules Simon se rendit aussitôt chez le maréchal qui déclara avec humeur « qu’il préférait être renversé plutôt que de gouverner sous les ordres de Gambetta ». L’entretien fut sommaire et se termina par la démission de Jules Simon.

La lettre du maréchal, la démission du Cabinet brutalement congédié, c’est tout le 16 mai, à proprement parler. Mais par cette date nous avons coutume d’entendre tous les évènements qui l’ont suivie, toute une politique, toute une période dramatique de notre histoire, d’où la République en danger est sortie victorieuse et consolidée.

Le lendemain 17 mai, la lettre du Maréchal de Mac-Mahon est publiée au Journal Officiel ; le ministère de Broglie, de Fourtou, Cailloux est constitué. Le 18, un message présidentiel est lu au Sénat par M. de Broglie, à la chambre par M. de Fourtou. Le maréchal proteste contre le programme du parti républicain : « Ni ma conscience, dit-il, ni mon patriotisme ne me permettent de m’associer, même de loin au triomphe de ces idées. Je ne les crois opportunes ni pour aujourd’hui, ni pour demain. À quelque époque qu’elles dussent prévaloir, elles n’engendraient que le désordre et l’abaissement de la France… Tant que je serai dépositaire du pouvoir, j’en ferai usage dans toute l’étendue de ses limites légales pour m’opposer à ce que je regarde comme la perte de mon pays… Pour laisser se calmer l’émotion qu’ont causée les derniers incidents je vous inviterai à suspendre vos séances pendant un certain temps ».

 

Cette invitation se produisit aussitôt sous la forme d’un décret qui prorogeait le Parlement pour un mois. Suivirent une hécatombe de préfets, de sous-préfets, de magistrats républicains, et une avalanche de circulaires préparatoires à la candidatures officielle.

Aussi « l’émotion » fût-elle loin de s’être calmée quand le 16 juin, la chambre rentra en séance. Le Sénat autorise le gouvernement, prononce la dissolution. Si offensant qu’il soit pour le sentiment du pays, il faut reconnaitre que cet acte n’avait rien de contraire aux dispositions des lois constitutionnelles et qu’il serait injuste de le qualifier de coup d’état.

Avant de se séparer, 363 députés républicains de toutes nuances, depuis Thiers, de Marcère et Etienne Lamy jusqu’à Madier de Montjau, Cantagrel et Louis Blanc, votèrent cet ordre du jour d’énergique protestation, qui fût lu à la tribune par Horace de Choiseul, et qui fut leur commun manifeste quand ils se présentèrent solidairement devant le suffrage universel ».

 

Louis Andrieux recopie ensuite le manifeste puis reprend ses souvenirs : « Je lis à l’Officiel, comme un tableau d’honneur, la liste des 363. Presque tous sont tombés dans la chute des ans. Je ne trouve que neuf survivants, parmi lesquels un seul fait encore partie du parlement. Ce sont : un ancien président du Conseil des ministres, Georges Clemenceau ; deux anciens présidents de la République, Emile Loubet et Armand Fallières ;

Un ancien diplomate, Marcelin Pellet ;

Un anciens sénateur, Eugène Mir ;

Un ancien ministre de la Marine, Gaston Thomson, dont on vient de fêter les noces d’or avec le département de Constantine ;

Enfin deux anciens préfets de police, Léon Renault et moi-même.

 

« Nous partons 363, avait prophétisé Gambetta, nous reviendrons 400 ». Après les scandales de la candidature officielle, qui dépassèrent tout ce que nous avions connu sous l’empire, nous revînmes 347. Nous perdions 36 sièges ; mais la vérification des pouvoirs, les invalidations et les élections partielles nous en rendirent 62. La Chambre de 1877 compta 389 députés républicains, et les résultats définitifs de la consultation du pays ne furent pas sensiblement inférieurs aux prévisions de Gambetta.

Après une vaine tentative de résistance, sous un ministère extra-parlementaire présidé par le général Rochebouet ; la soumission du maréchal et la constitution d’un nouveau cabinet Dufaure, recruté dans le centre-gauche, mettaient fin à l’aventure du 16 mai.

Que d’espérances au lendemain de la victoire !

Liberté, égalité, fraternité ! Et que d’illusions !

Louis Andrieux ». 

 

 

 

La crise du 16 mai 1877 est une crise institutionnelle de la Troisième République française qui a opposé le président de la République, le maréchal Patrice de Mac-Mahon, monarchiste, à la Chambre des députés élue en 1876, à la majorité républicaine, et à l'une de ses grandes figures, Léon Gambetta.

Si cette crise s'est bien ouverte le 16 mai, lorsque le président a nommé un chef de gouvernement conforme à ses vues politiques, qui étaient opposées à celles du parlement, elle s'est, de fait poursuivie tout au long de l'année 1877 et n'a trouvé son épilogue que le 13 décembre 1877, lorsque Mac-Mahon a reconnu sa défaite politique.

La portée de cette crise politique est immense : elle a ancré dans les esprits le régime républicain, alors tout jeune en France, ruinant les espoirs des divers courants monarchistes — bonapartistes, orléanistes et légitimistes — de voir une restauration dans un avenir prévisible, et elle a, par-dessus tout, orienté définitivement la pratique politique des institutions, en mettant de côté l'interprétation « orléaniste » des lois constitutionnelles de 1875 — un gouvernement responsable à la fois devant le chef de l'État et le parlement, ce qui revient bien sûr à reconnaître au président un rôle actif dans la gestion du pays —, au profit d'une interprétation strictement républicaine, révolutionnaire même, où le gouvernement ne dépend que du parlement, qui l'investit et le révoque.


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