Green (Julien)

(1900-1998)
Écrivain américain de langue française.

Lettre autographe signée « Julien », 15 février 1945, à l’écrivain Joseph Breitbach, 1 page 1/2 in-4.

 

« Aujourd’hui je ne pourrais le faire sans vous parler de tout ce qui s’est passé en moi depuis 1939… »

 

« Mon cher Jo,

Votre livre m’est parvenu avec un retard considérable qui s’ajoute au retard de ma réponse ; cela fait beaucoup de temps, mais j’espère que vous ne m’en voudrez pas. Je n’ai pas besoin de vous dire avec quel intérêt j’ai lu ces pages où j’ai retrouvé le son de votre voix et qui m’ont permis de reprendre la suite de nos conversations d’autrefois.

Nous avons évolué tous les deux, et je ne sais même pas si ce mot d’évolution peut s’appliquer à vous, car il y a dans votre pensée une sorte de bond en avant qui exclue toute idée de lenteur ou de transition graduelle. À plus d’une reprise en vous lisant, je me suis senti tout près de vous, par exemple au chapitre VII (selon moi fait important) sur la logique de l’irrationnel. Mais je crois que que vous faites bien de différer la publication de ce livre qui serait je le crains, difficilement accessible à un public de temps de guerre.

 

j’espère que le jour n’est plus loin où nous pourrons longuement discuter votre Judas. Aujourd’hui je ne pourrais le faire sans vous parler de tout ce qui s’est passé en moi depuis 1939. Le mieux serait sans doute de vous donner à lire mon Journal que je suis en train de recopier et qui paraitra je l’espère l’année prochaine à Paris. 

 

Je suis toujours à Baltimore avec ma soeur qui s’occupe toujours de rassembler des vêtements pour les Français. Je travaille de mon côté beaucoup plus que je n’ai jamais travaillé à Paris, mais je ne songe pas à m’en plaindre. Des jours meilleurs nous attendent , je veux le croire, et il se peut qu’avant la fin de cette année nous nous retrouvions en France. Je rentrerai pour ma part avec les manuscrits de quatre livres dans mes valises, si on me permet de voyager avec des valises (et avec des manuscrits !). Un roman, deux volumes de mon Journal et mes livres sur l’Amérique. je voudrais en effet aider un peu à faire connaître et aimer l’Amérique en France.

(…)

Julien ».  

 

Romancier et dramaturge allemand, Joseph Breitbach (1903-1980) fut en France le correspondant d’éditeurs et de journaux comme Die Zeit, et joua un rôle actif dans les échanges culturels entre son pays d’origine et son pays d’accueil. Ami de Gide et de Schlumberger, il fut dans les années 1930 très proche de Julien Green, homosexuel comme lui, leurs liens se distendant au fil des années jusqu’à une brouille au début des années 1970.

En juillet 1940, après la défaite de la France, Julien Green était retourné en Amérique. En 1942, il est mobilisé et envoyé à New York pour servir au Bureau Américain de l'information de guerre. De là, cinq fois par semaine, il s'adresse à la France dans l'émission de radio Voice of America, travaillant entre autres avec André Breton. Il enseigne la littérature dans une faculté de jeunes filles américaines. Julien Green revient en France juste après la Seconde Guerre mondiale.  



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