Lamennais (Félicité Robert de)

(1782-1854)
Prêtre, écrivain et philosophe français.

Lettre autographe, Château de la Chênaie (à Plesder, entre Dinan et Combourg), 25 février 1826, à Friedrich Christian Ludwig von Senfft von Pilsach, 2 pages 1/2 in-4, adresse au dos, petite déchirure due à l’ouverture avec atteinte à quelques lettres.

 

Très belle lettre prophétique annonçant une nouvelle révolution en citant John Milton et en raillant Chateaubriand.

 

« J’ai vu toute la Révolution, mais je n’ai rien vu qui ressemble au spectacle que nous avons sous les yeux (…) M. de Ch(ateaubriand) nous donne des articles sur articles ; cela n’a pas de fin… »

 

« J’ai reçu, mon bon ami, votre excellente lettre du 4 janvier (…) J’ai vu toute la Révolution, mais je n’ai rien vu qui ressemble au spectacle que nous avons sous les yeux. C’est comme une espèce de renversement prodigieux du sens humain, et le mouvement des passions n’est pas moindre que le désordre des esprits. La société ressemble à la mer au commencement d’une violente tempête. On entend  des bruits étranges, les vagues courent et se brisent les unes sur les autres, le ciel est teint d’une couleur livide ; les êtres vivants fuient, ils pressentent qu’il y a de la mort là-dedans. je vous avoue que, pour compte, j’aimerais mieux la crise, que cette attente de la crise. Quod fais, fac citius (Jean, 13, 27, « Ce que tu fais, fais le vite », paroles de Jésus à Judas avant la trahison). 

 

Les journaux littéraires, ne sont pas moins remarquables que les autres. Il faut lire Le Globe, Le Producteur, La France catholique, pour avoir une idée de ce qu’on appelle aujourd’hui les doctrines. 

Il y avait mille fois plus d’accord et plus de raison dans cette philosophie de l’Enfer admirablement peinte par le poète : 

« Others apart sat on hill retir’d,

In thoughts more elevate, and reason’d high

Of providence, foreknowledge, will, and fate,

Fix’d fate, free will, foreknowledge absolute,

And found no end, in wand’ring mazes lost.

Of good and evil much they argued then,

Of happiness and final misery,

Passion and apathy, and glory and shame,

Vain wisdom all, and false philosophy

(John Milton, Paradise lost)

Les philosophies du Pandoemonium se perdaient, comme les nôtres, dans les ténèbres ; fussent pour eux un sujet de vanité.

Nos politiques continuent de s’occuper beaucoup de la Russie. Ils s’épuisent en conjectures sur le passé, le présent et l’avenir, and find no end, in wand’ ring mazes lost.

 

M. de Ch(ateaubriand) nous donne des articles sur articles ; cela n’a pas de fin. Il ne peut se détacher de la diplomatie. On ne conçoit pas, et lui moins que personne, que l’Europe se passe de ses talents. Il lui annonce qu’elle s’en trouvera mal, et qu’elle périra par la conspiration des absolutistes (Chateaubriand, congédié du ministère des Affaires étrangères en 1824, luttait alors avec l’opposition libérale contre Villèle). M. Fiévée et M. Hoffmann prophétisent de leur côté, mais d’une manière moins sinistre. (l’écrivain et essayiste Joseph Fiévée, ancien préfet de Napoléon devenu ultra, rapproché ensuite des libéraux, et l’essayiste et critique François-Benoît Hoffmann). M. Fiévée surtout est presque sûr que la spiritualité triomphera ; et la raison en est qu’aujourd’hui tout le monde sait tout, de sorte qu’on ne peut plus tromper personne (…) ».

 

Le comte von Senfft (1774-1853), ancien ministre des Affaires étrangères du royaume de Saxe sous l’Empire, était passé au service de l’Autriche en se convertissant du protestantisme au catholicisme : il fut alors agent secret de Metternich puis ambassadeur en plusieurs capitales dont Turin.


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