Ponge (Francis)

(1899-1988)
Écrivain et poète français

Manuscrit autographe signé intitulé « Baptême funèbre », (1945), 1 page 1/4 in-folio. 

 

Texte paru en 1945 dans le n° 274 des Cahiers du Sud, puis intégré en 1961 dans la partie Lyres de son Grand Recueil

 

« Proême » à la mémoire du poète résistant René Leynaud, précédé d’une courte notice rappelant les faits tragiques de sa mort.

 

« René Leynaud, poète et journaliste d’origine ardéchoise, blessé et arrêté par la milice, livré aux Allemands, emprisonné au fort de Montluc, en fut extrait le 13 juin 1944 avec dix-huit autres patriotes et fusillé dans la campagne lyonnaise. Son fils, Pierre, était âgé de deux ans.

 

Vivant Leynaud et présent parmi nous sans doute n’était pas parfait mais par un ensemble de qualités d’une harmonie (d’un naturel) et d’une grâce décourageantes préfigurait pour nous au plastique une idée de la perfection telle qu’elle provoquait une certaine raréfaction des paroles.

Momentanément absent lorsque nous parlions de lui, nous ne savions non plus rien en dire sinon quel merveilleux garçon peut-être.

Si bien donc qu’aujourd’hui qu’une absence plus longue nous est infligée ses amis survivants entre eux se proposant sa mémoire et moi pour me joindre à eux quittant la grotte où se donne cours une manie trop pétrifiante dit-on pour que j’ose y convoquer l’homme.

 

FACE A UN TEL SUJET QUE PUIS-JE ?

 

Oh cette fumerolle ce point d’interrogation oh déjà par ce je suivi de sa fumerolle ce léger empuantissement de l’atmosphère oh face à un tel sujet comme si je faisais partie du peloton ennemi.

mais ressaisissons-nous.

Les oiseaux qui s’envolèrent au bruit des douze fusils se reposèrent plusieurs fois ensuite au milieu des mêmes dangers

Oui rassérénons-nous Et réprimons enfin ce tremblement devant les paroles

Le ciel ne frémit pas tous les jours à toute heure comme à midi l’été sur les pierres sèches

La lavande à chaque printemps refleurit

Le petit Pierre grandit bel et bien

Et les ruisseaux de l’Ardèche comme ceux de notre langue maternelle coulent et couleront toujours.

Ainsi qu’aux lieux communs ces vérités redites SOIT-IL et il suffit que ma bouche en décide par tout un choeur d’amis ICI RESSUSCITÉ :  

 

TANDIS QU’APRÈS LA SALVE PAR LEURS FUMEROLLES SEMBLANT DIRE QUE PUIS-JE LES CANONS DES FUSILS HORIZONTAUX S’INTERROGEAIENT ENCORE TU ETAIS TOI DEJA ET POUR TOUJOURS AU PARADIS DE NOS MEMOIRES PUR HEROS IMMEDIATEMENT RENÉ ».

 

 

Exécuté par les Allemands en 1944, René Leynaud (1910-1944) avait été journaliste au Progrès de Lyon, auquel collaborèrent au début de l’Occupation des plumes comme Yves Farge ou Francis Ponge. Le titre s’étant sabordé quand la zone libre fut envahie en 1942, René Leynaud entra dans la Résistance et assuma diverses responsabilités au sein du réseau Combat, participant à la création de journaux clandestins. C’est dans ce cadre qu’il rencontra Albert Camus, membre du même réseau, et qu’ils se lièrent d’amitié. Arrêté par la milice en 1944, il fut livré aux Allemands et fusillé.

 

Francis Ponge appartint lui-même à la Résistance : en contact avec Pascal Pia et Albert Camus, il entra en 1942 au Progrès de Lyon puis servit comme agent de liaison. Il participa à l’anthologie collective clandestine L’Honneur des poètes

C’est à l’initiative de Francis Ponge et d’Albert Camus que les oeuvres poétiques de René Leynaud furent recueillies (Poésies posthumes, 1947, avec préface d’Albert Camus).


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