Bonnefoy (Yves)

(1923-2016)
Poète, critique d'art et traducteur français.

Poème autographe signé intitulé « Le Désir et l’espace » (vers 1946-1947), 10 strophes sur 2 pages in-folio. Rarissime oeuvre de sa jeunesse surréaliste.

 

« Le désir et l’espace

 

Les astronomes de toute une terre guettent les deux soeurs erratiques lancées dans l’espace, mais la robe de l’une se déchire, des pierres roulent sur cette terre de hasard.

 

Vouées aux éblouissements, meurtries par les gifles d’espace, et sachant que j’attends leur chute dans ma tête, et toutes dévouées à ma secrètes attente, les deux soeurs poursuivent leur course.

 

Soumises aux gravitations, et souillées de la mer cardiaque de leurs yeux - tous calculs en elles s’affrontent, leurs lèvres et leurs dents ont un sens exact, l’algèbre les habite.

 

Continuant leurs jeux d’angoisse travestie, de danses sous les lustres, et de hautes moissons dominent la mer interne de leur tête - elles rient et se fardent.

 

Cependant je subis la blessure équivoque des mots, je livre sur des bouches calcaires une bataille d’éternité, je découvre un cratère et c’est le mot espace, il fait nuit jalouse et les deux soeurs scintillent,

 

Seul - j’allume sur une gorge de hasard cette dernière ampoule et les deux soeurs se penchent aux greniers illuminés de l’espace.

 

Je saurai vivre avec ce mot dans la bouche : espace. Et caché comme un enfant dans les lombes de cuivre de l’espace, je renverserai de ses fanfares de chaleur les tours et leur visage.

 

Ainsi, je m’endors au soleil du sang courbe et je rejoins la nuit. Et les deux soeurs cachées, pustuleuses, rongées de nuit, percluses d’étoiles, draguées dans les étangs de fous du haut de l’espace,

 

Jettent leurs yeux de sperme sur les obsessions du grand jour et se détachant des astronomes qui sont gens de peu d’importance,

 

S’ensevelissant dans les draps d’espace, dans l’espace laiteux où j’ai vécu gorgé de mort pendant l’épaisse marche de solitude gravide 

 

Yves Bonnefoy ». 



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