Commune de Paris (1871)

Louis Rossel (1844-1871)
Colonel de l'armée française, seul officier supérieur à avoir rejoint la Commune de Paris. Mort fusillé le 28 novembre 1871.

Extraordinaires archives du colonel Louis Rossel, chef militaire de la Commune de Paris. Ensemble d’une quinzaine de documents contenant notamment ses dernières lettres de prison, le brouillon de sa lettre à Adolphe Thiers en vue d’être gracié et sa déclaration justifiant ses actes. Ensemble d’une grande rareté et d’un intérêt historique majeur.

 

1)-Lettre autographe signée, Versailles, 28 novembre 1871, 5h et demie du matin, à ses parents et ses soeurs, 1 page in-8, enveloppe autographe sur laquelle est inscrit « Adieu ».

 

Dernière lettre de Rossel à sa famille quelques minutes avant d’être fusillé.

 

« Mon bien aimé père,

Ma bien aimée mère,

Ma chère Bella,

Ma chère Sarah,

 

Adieu, Adieu, mes biens aimés, ou plutôt au revoir. je vous remercie de tout l’amour dont vous m’avez entouré jusqu’au dernier moment. Je vous demande pardon de ne pas vous avoir plus et mieux aimés, et de vous avoir causé tant de peines. je suis ferme et de bon courage.

je vous embrasse, je vous embrasse de tout mon coeur.

Votre enfant.

Rossel ». 

 

2)-Lettre autographe signée, Versailles, 28 novembre 1871, à sa marraine, 1/4 page in-8, enveloppe avec inscription.

 

« Nous venons de communier… »

« Adieu Marraine, je t’aime.

Nous venons de communier, M. Passa et moi, et Dieu a béni cette communion. Je puis dire que c’est la première fois que je communie, et que je suis plein de reconnaissance envers Jésus-Christ de nous avoir laissé ce signe.

Ton petit Lisé ».

 

3)-Document signé par l’adjoint du maire de Versailles, 28 novembre 1871, 1 page in-4, en-tête de la mairie de Versailles avec le blason de la ville.

 

La famille est autorisée à venir voir la dépouille de Louis Rossel.

 

« Monsieur Rossel, Madame et Mesdemoiselles Rossel sont autorisés à entrer à l’hôpital civil de Versailles pour voir et recevoir le corps de leur fils et frère.

Versailles le 28 novembre 1871… »

 

 

4)-Lettre autographe signée, (Versailles), 18 novembre 1871, à ses parents. Enveloppe autographe signée jointe.

 

Louis Rossel envoie à sa famille ses mèches de cheveux.

 

« Mes bien bons parents,

je me suis fait couper les cheveux aujourd’hui et je viens de penser à prendre des petites mèches pour chacun de vous. Elles sont bien mal peignées et bien petites, mais j’ai pensé que cela vous ferait plaisir de les garder et de savoir que je pense toujours et constamment à vous.

Je vous envoie mille baisers.

Louis Rossel ».

 

L’enveloppe jointe porte cette mention de la main de Rossel : « Cette enveloppe contient des mèches de cheveux pour mon père, ma mère et mes soeurs… ». Les mèches de cheveux sont absentes de l’enveloppe. 

 

5)-Lettre autographe signée, Versailles, 26 novembre 1871, à sa soeur Isabella, 2 pages in-12 (lettre déchirée au pli central).

 

Dernière lettre de Louis Rossel à sa soeur.

 

« Ma petite Bella,

Un petit mot seulement pour te dire que tu es toujours ma bonne petite amie. je veux te dire, ma chérie, qu’il ne faut pas te laisser aller au découragement comme tu y es un peu disposée, et au dégoût de la vie. D’autres, moins forte que nous, pourraient renoncer à l’action et rester à ne rien faire ; mais nous, il faut que nous agissons, bien ou mal. Agissons bien.

Il y a dans la vie des tristesses et des douleurs bien imprévues, des surprises qui semblent des trahisons. On se dégoûte vite de vivre pour soi. Il faut vivre pour les autres ; On y trouve à certains moments des consolations puissantes et inattendues.

 

Vous deux, enfants, qui avez le coeur encore plein de vie, je compte que vous ne vous laisserez pas abattre, et que vous soutiendrez nos parents. Si je ne comptais pas sur vous, sur toi, pour les aider à porter cette douleur, je mourrais sans consolation. 

 

Il faut, il faut dès le premier moment, je t’en adresse la prière, ma mie chérie, il faut que vous ayez pour principale préoccupation d’aimer et de soutenir notre bon père, de le distraire de sa douleur, de l’aider de toutes vos forces, et sans avoir égard à votre douleur personnelle, à se soutenir, à se distraire à s’attacher à quelque chose. 

 

Je compte strictement qu’aussitôt les premiers moments de deuil passés, tu t’occuperas de ton entreprise : non seulement tu auras ainsi une profession honorable et bientôt indépendante, mais tu créeras dans la famille un centre d’intérêt, une occupation. Tu es, par ma mort, l’homme de la maison, ma vie aimée ; et cette entreprise pour laquelle tu as si courageusement travaillé et avec une persévérance si éclairée, n’est pas seulement importante pour toi, mais pour tous (…) 

 

Je te recommande notre filleule. Rappelle-toi que j’ai eu une vie malheureuse, et tâche de détourner un semblable malheur notre petite, qui touche à l’âge de jeune fille, et qui a peut-être l’esprit encore plus entier que moi. Préservez-vous toutes deux, préservez-vous mutuellement des égarements, des entrainements, même généreux de l’esprit et surtout du coeur.

 

Adieu, mon amie chérie, je pleure, et j’ai sous les yeux ton portrait qui me sourit tristement, mais je revois dans mon esprit ton grand front d’enfant entouré de jolies boucles. Je t’aime et je t’embrasse ; je prie Dieu de te bénir. Ton frère.

L. Rossel ».

 

 

6)-Lettre autographe signée, Versailles, 23 novembre 1871, à sa mère, 1 page in-12.

 

Cinq jours avant sa mort, Rossel rassure sa mère concernant les calomnies dont il est victime dans la presse.

 

« Ma chère Mère,

Le bruit répété ce matin par des journaux, et qui a couru en haut lieu, est, tu le sais bien, une infâme calomnie. Je n’ai pas demandé de grade, je n’ai jamais écrit à aucun ministre que pour des affaires de service et par la voie hiérarchique. Je n’ai jamais cherché à faire mes affaires de ce désastre public. je n’ai jamais souhaité porter l’uniforme après cette dernière guerre.

Ce qui m’étonne, c’est que les personnes qui devait être les mieux informés soient exposées à entendre et à croire de semblables mensonges. Quel fondement cela peut-il avoir ? Si le ministre avait eu en main une semblable lettre, ne l’aurait-il pas fait présenter au dossier du procès, comme une preuve accablante ? S’il y a une lettre, c’est un faux et il sera facile de le prouver : s’il y a une lettre pourquoi ne l’a t-on pas présentée à l’audience publique du Conseil de guerre, où j’aurais pu la discuter et en établir la fausseté ; Pourquoi l’a t-on gardée pour la présenter à une juridiction devant laquelle il n’y a pas de discussion publique devant laquelle je ne puis pas me défendre.

Ma bien aimée mère, c’est pour toi, c’est pour vous que je prends la peine de réfuter de telles inventions, car pour moi, j’ai peu de soucis, aussi bien que de ce qui en peut advenir. Une calomnie de plus ou de moins sur mon compte n’est pas ce qui peut m’affecter… »

 

 

7)-« Dispositions diverses », deux notes autographes dont une signée, 18 et 26 novembre 1871, à ses parents, enveloppe.

 

Les dernières volontés de Louis Rossel transmises à ses parents.

 

« Je désire qu’on envoie ma paire d’épaulettes et ma dragonne à Padovani en les priant de les accepter de moi comme souvenir de notre bonne amitié et comme marque de ma reconnaissance pour avoir spontanément offert de témoigner en ma faveur.

Je désire que ma grande Bible anglaise avec cartes, qui a appartenu à oncle William et à ma marraine soit remise à la petite Marie Passa ; que les deux grands volumes contenant la plus ancienne publication des coutumes de France soient remis à M. Passa qui aime les beaux et bons livres. Si mon étui de mathématiques, qui était dans mes bagages de Metz, est en bon état, je prie M. Passa de l’accepter également pour son fils.

 

Je désire que deux de mes livres d’enfant que mère choisira, jolis et bien conservés, comme Télémaque et Silvio Pelico, par exemple, soient envoyés à mon ami Gillebert Dhercourt pour ses deux jolies petites filles.

Je désire que le Taël d’argent que père m’a donné sur lequel sont écrits ses souhaits de prospérité, soient envoyés à mon camarade Baïhaut, en lui expliquant l’origine de cette monnaie et le sens de l’inscription, et le priant de le remettre à sa soeur en souvenir de mon second procès auquel elle a assisté. ce Taël se trouve dans ma cassette, dans un des compartiments de gauche.

18 novembre, soir ».

 

« 26 novembre 1871,

J’enverrai à père mon lorgnon, par M. Passa, en le priant dans quelques temps, d’y faire mettre des verres pour lui et de s’en servir en souvenir de moi.

Je le prie aussi de se servir du porte-crayon d’or que mère m’avait donné, et qui vous est revenu depuis mon arrestation.

Louis Roussel ».

 

8)-Lettre autographe, (Versailles), 25 octobre 1871, 2 pages in-4, à ses parents.

Belle lettre après son jugement et sa condamnation à mort par le Conseil de guerre.

 

« La mort ne m’est pas plus à charge que la vie… »

 

« Il ne faut pas regretter ma mort ; je n’aurais pas su être heureux. Je ne sais ni supporter ni régler ma vie : depuis longtemps je suis insoucieux de vivre ou de mourir ; la mort ne m’est pas plus à charge que la vie.

 

Mes bons parents, vous m’aviez entouré de tant d’amour et de tant de soins, que je me figurais que la vie était ainsi faite. Je suis tout dépaysé dans le monde : je n’ai encore trouvé rien ni personne à aimer comme vous m’avez aimé ; à qui rendre tout l’amour que vous m’avez donné.

 

Ce qui me désole, c’est de payer si mal votre affection et votre dévouement. Si je vois avais écoutés j’aurais été plus heureux et plus sage ; mais j’étais impatient de vivre et de mourrir. Si je pouvais espérer que vous guérirez de cette longue agonie qu’on vous fait subir à disputer inutilement les lambeaux de ma vie, si je pouvais espérer que vous saurez vivre sans moi après avoir follement vécu pour moi, je serais tranquille.

 

À quoi vous sert-il que je vive, puisque cela ne sert même pas à me rendre heureux ? J’aurais dû être l’appui et le soutien de mes soeurs, et je reste au contraire jusqu’au dernier jour une charge et une cause de ruine pour vous tous.

 

Te rappelles-tu, chérie mère, que tu passais ta bonne petite main bien aimée sur mon front pour en ôter les rides, et que tu me demandais : à quoi penses-tu ? à quoi rêves-tu ? pourquoi soupires-tu ? Je ne sais pas pourquoi je soupirais mais une fois mort, je ne soupirerai plus ou je saurai pourquoi je soupire.

 

Ainsi ma vie était empoisonnée par je ne sais quelle folie de désirs ou de regrets ; mes efforts ne me conduisaient ni au repos ni au bonheur ; mon travail n’était pas béni, ni pour moi, ni pour les miens. Il vaut donc autant que je meure.

 

Vivant, je n’aurais rien à attendre que de mon énergie, de mon habilité et de ma conduite… »

 

9)-Lettre autographe signée, (Versailles), 26 octobre 1871, à ses parents, 2 pages in-4.

 

« En restant à Versailles, la vue des officiers, de ces juges, de ces députés, de tout ce monde qui continuera à fonctionner après que vous avez cessé d’espérer, tout cela ne fera que vous aigrir et rendre la douleur plus à charge… »

 

« Je compte, mes bons chéris, que vous retournerez à Nîmes aussitôt après l’évènement, sans vous attarder à gémir ici ; car si vous y restiez quelque temps, on s’attache si sottement aux lieux où l’on a souffert, que vous auriez de la peine à vous détacher. À Nîmes au contraire vous serez dans un milieu sympathique qui vous aidera à supporter la douleur. En restant à Versailles, la vue des officiers, de ces juges, de ces députés, de tout ce monde qui continuera à fonctionner après que vous avez cessé d’espérer, tout cela ne fera que vous aigrir et rendre la douleur plus à charge, et peut-être lui ôtera de sa dignité et de sa vérité en le détournant du souvenir de votre fils pour changer votre regret en dépit et en haine pour la société.

 

Ainsi, toutes affaires réglées aussi vite que possible, retournez au milieu de vos amis ; même il vaut mieux partir plus tôt en chargeant M. Passa et M. Larnac de régler ce que vous aurez à régler ici et à Paris (…) Je vous engage à me faire enterrer ici ; vous m’aimez assez profondément pour n’avoir pas besoin de la vue d’un tombeau pour garder mon souvenir, j’aime mieux que vous vous rappeliez votre Lisé de tous les jours que d’aller chercher un signe matériel qui vous rappellerait plutôt mes malheurs et mon supplice que mon caractère et mon amitié pour vous. C’est de ma vie et non de ma mort qu’il faut vous souvenir. J’ajoute que vous n’obtiendrez probablement pas la permission, soit de me transporter, soit de me faire un tombeau, ce que je considère comme les choses les plus vaines du monde.

 

Je suis bien tranquille, mes biens aimés, en vous écrivant tout cela. Ce n’est que pour vous que je souffre, car pour moi il ne me disconvient pas de mourrir et de mourrir comme je meurs. Je compte sur votre énergie et votre vertu dans cette circonstance ; soutenez-vous les uns les autres et ne vous laissez pas aller à trop de regret. Chacun de vous a besoin de tous les soins des autres, et c’est surtout à mes soeurs que je recommande leurs parents et avant tout mon bien aimé père. Ce n’est qu’en pensant à lui que je me sens venir les larmes aux yeux, car je le connais si bon, si grand, je sais si bien que son affection est d’autant plus grande qu’elle est moins prodigue de manifestations, que je me repens amèrement de lui infliger une si grande douleur. Si j’ai le temps de le faire, j’écrirai à chacun de vous, mais vous êtes si bien unis pour m’aimer que je ne vous sépare pas dans l’amour que je vous rends… »

 

 

10/-Manuscrit autographe signé dans le texte, (Versailles), octobre 1871, 2 pages in-folio.

 

Extraordinaire déclaration de Louis Rossel à la suite de sa condamnation à mort, et dans laquelle il justifie ses choix.

 

« Si désertion signifie le transport dépourvu de sanction de la foi jurée d’un gouvernement à un autre gouvernement, y a-t-il quelqu’un à Versailles, officier ou soldat qui ne soit aussi un déserteur ?… »

 

« Rossel, le général de la Commune a été jugé à Versailles, déclaré coupable et condamné à mort. Jusqu’ici, à notre sens, ce résultat pouvait être considéré comme inévitable. L’accusé était traduit devant un conseil de guerre, non seulement pour insurrection et le reste des crimes imputés aux partisans de la Commune, mais pour désertion, crime le plus grave sans doute aux yeux de ses juges que toutes les accusations. 

Comme il n’y eut aucune tentative pour prouver son innocence, comme il était hors de doute qu’il avait commis les actes pour lesquels il était incriminé, et que toute la défense consista en une explication de ses motifs, le verdict et la sentence étaient la suite nécessaire des débats. 

 

Nous avons confiance, cependant, que le jugement ainsi prononcé (…) ne sera pas mis à exécution. Même en France, où est grande encore l’exaspération de l’esprit public contre la dernière insurrection, on a exprimé quelques commisération pour l’officier condamné (…) La vérité est que depuis environ quatre-vingts ans, il est presque impossible à des Français de porter les uns contre les autres des accusations  semblables à celles qui ont fait aujourd’hui condamner Rossel (…)

 

Rossel est reconnu coupable d’avoir pris les armes contre le gouvernement, et quel service ? Il y a une année à peine, la France était un Empire, et l’armée française une armée au service de Louis-Napoléon. Le 4 septembre, arrive à Paris une résolution par laquelle se trouve accompli le renversement de Napoléon, et qui a été acceptée (…) par toute la nation. Du moins, était-elle suffisamment acceptée pour qu’il n’y eût pas un signe de fait, pas une lutte engagée en faveur de la Dynastie tombée, et que toute l’armée française, y compris ces mêmes officiers qui ont siégé comme juges de Rossel, se trouve sous l’imputation d’avoir « déserté » le service du souverain auquel il avait prêté serment de fidélité. Un nouveau gouvernement s’éleva alors, connu sous le nom de gouvernement de la Défense, dirigé par par les deux principaux insurgés, le général Trochu à Paris et M. Gambetta en province. Sous ce gouvernement, Rossel servait avec distinction et non sans récompense. Mais l’insurrection, heureuse d’un côté contre l’Empereur, échoua misérablement en tant que dirigée contre les Prussiens. Le gouvernement de Défense se montra incapable de défendre la France, et fut lui-même évincé en février par un des votes les plus unanimes et les plus décisifs qu’ait jamais donnés le peuple français. Un troisième gouvernement le remplaça, celui que dirige M. Thiers, et qui dans ces derniers jours a enfin reçu la dénomination provisoire de République Française. 

 

Contre ce gouvernement aussi il y eut une insurrection à Paris, et c’est cette insurrection à laquelle Rossel s’associa.

C’était une révolution au caractère le plus composite. Elle représentait essentiellement une tentative désespérée des socialistes parisiens pour s’établir au pouvoir et imposer leur gouvernement sur une portion plus ou moins étendue du pays, mais le mouvement était secondé par d’autres partis, et notamment par le parti dont M. Gambetta avait été le chef, et que Rossel avait servi. (…) Aussitôt que le drapeau de la Rébellion contre cette assemblée fut levé à Paris, Rossel s’y rangea et devint, le lecteur doit s’en souvenir, le chef le plus distingué de l’armée de la Commune. 

 

Maintenant, s’il n’y a pas moyen de nier que Rossel ait combattu un gouvernement qu’était alors en possession du pouvoir et qui s’est montré depuis capable de conserver ce pouvoir, on peut du moins demander où sont ceux qui sont compétents pour le condamner. Les hommes de septembre se sont levés contre l’homme de Sedan, ceux de Bordeaux contre les hommes de septembre, et enfin les hommes de Paris à leur tour contre les hommes de Bordeaux.

Nous sommes loin de nier (…) que la Révolution de la Commune fut préparée et dirigée de telle sorte qu’elle est un des actes les plus honteux qu’on puisse trouver dans l’Histoire. Mais ce n’est pas pour avoir pris part à cette révolution que Rossel a été condamné à mort. D’autres, dont la participation a été au moins aussi active que la sienne, s’en sont tirés avec des condamnations insignifiantes. 

 

C’est pour désertion que Rossel est considéré comme ayant commis un crime capital, mais si désertion signifie le transport dépourvu de sanction de la foi jurée d’un gouvernement à un autre gouvernement, y a-t-il quelqu’un à Versailles, officier ou soldat qui ne soit aussi un déserteur ? À quel service les juges de Rossel ont-ils gagnés les médailles qui décorent leurs poitrines ? Supposez qu’un vote de l’assemblée ait restauré la monarchie de 1830, ou la République de 1848, ou l’Empire de 1851, combien y a-t-il d’officiers de ces différentes époques qui eussent échappé aux accusations sur lesquelles on a condamné Rossel ?… ».

 

 

11/-Une note manuscrite, (Versailles), octobre-novembre 1871, 1 page in-8.

 

« On voit les résultats : l’anéantissement, l’avilissement de l’armée la plus guerrière de l’Europe devant un ennemi qui lui est certainement, à tout prendre, inférieur… »

 

« Note.

Que depuis la capitulation de Metz, je n’ai eu aucune relation avec l’armée régulière. On conçoit qu’après avoir été livré comme un bétail par mon chef, j’ai gardé rigueur à l’armée, à notre constitution et à nos lois militaires.

 

Si j’avais pu, comme les ignorants, considérer ces malheurs comme cas fortuits, j’en aurais peut-être pris mon parti. mais je savais que la cause en était due à la démoralisation, à l’immoralité de nos généraux. : que la constitution militaire inscrite dans nos lois et règlements amène communément au sommet de la hiérarchie et dans tous les grades élevés le rebut de l’armée. Je pourrais appuyer mon dire de vingt exemples ébouriffants, avec les noms des intéressés.

 

Je ne pardonne pas à l’armée de les subir, de se laisser aller à la pernicieuse influence de leur autorité. Le mal est constaté depuis longtemps : le Spectateur militaire quoique journal à demi-officiel, a consacré depuis plusieurs années, à blâmer le mode actuel d’avancement, des articles où la modération de la forme n’atténue pas l’amertume des griefs. On voit les résultats : l’anéantissement, l’avilissement de l’armée la plus guerrière de l’Europe devant un ennemi qui lui est certainement, à tout prendre, inférieur ». 

 

 

 

12/-Brouillon autographe signé au verso de la lettre que Louis Rossel rédigea à Adolphe Thiers en vue d’être gracié, Versailles, 7 novembre 1871, 1 page in-folio, ratures et corrections à l’encre et au crayon. Enveloppe autographe.

 

Émouvante demande en grâce de Louis Rossel à Adolphe Thiers.

 

«  Il me sera impossible, si je n’échappe à la mort (de) subir la dégradation militaire, d’oublier cet affront qu’est justement réputé pire que la mort pour un homme de coeur… » 

 

 

« Monsieur le Président,

J’ai eu l’honneur de vous adresser une demande aussi bien qu’à la Commission de l’Assemblée nationale, une demande en grâce. J’ai dû ne pas devoir me refuser à une démarche aussi justifiée à favoriser par cette démarche les efforts que mes parents multiplient en ma faveur depuis cinq mois qui sont pour eux une véritable agonie.

 

Mais je croirais manquer de franchise si je ne vous faisais pas savoir, avant que cette grâce soit mise en délibération, qu’autant il m’est facile aujourd’hui de mourir, autant il m’est aisé d’abandonner une vie depuis longtemps sacrifiée, autant il me sera impossible, si je n’échappe à la mort que pour subir la dégradation militaire, d’oublier cet affront qu’est justement réputé pire que la mort pour un homme de coeur. 

 

Un condamné n’a le droit de mettre des conditions à la grâce qu’il implore ; aussi n’en mets-je point, et suis-je aussi prêt à mourir aujourd’hui que je l’étais il y a un an. terminer cette vie de périls sans noms où je me suis jeté depuis plus d’an an. 

 

Le sentiment qui me dicte cette lettre est celui-ci : je désire qu’au moment où vous ayez à juger cette question de ma vie ou de ma mort, vous ayez tous les éléments d’une complète appréciation, et que vous n’ignoriez point qu’une grâce qui me réserverait à la dégradation des armes ne sera pas pour moi une grâce.

 

Veuillez excuser ce que la forme de cette lettre peut avoir de trop précis ; j’ai cru qu’en me décidant à adresser une demande en grâce au gouvernement que j’ai combattu, je ne devais rien négliger pour préciser le sens d’une telle démarche.(…)

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, votre très obéissant et dévoué serviteur.

 

Je terminerai cette lettre ma respectueuse reconnaissance pour les sentiments de clémence que vous avez plusieurs fois manifestés à mon égard ;

Votre désir (…) d’atténuer les souffrances publiques qui sont les funestes suites d’une guerre civile vous donne droit à la gratitude de tous les français… »

 

Au verso de ce brouillon, Louis Rossel écrit :

 

« 26 novembre au soir,

Le 7 novembre au matin, j’ai envoyé cette lettre à M. Thiers. Le 9 novembre, après la nuit tombée, le général Appert m’a fait demander et m’a entretenu dans le cabinet du directeur. Il m’a dit qu’il était envoyé par M. Thiers, qui avait reçu ma lettre et le chargeait de me dire qu’il ne pouvait pas y répondre, qu’il n’était pas le maître ; qu’il soumettait la questionnons à la commission des grâces. J’ai dis que je n’avais pas demandé de réponse. Le général ajouta que M. Thiers me faisait dire qu’il était toujours pour son compte, dans les mêmes sentiments. je le remerciai lui-même et le priai de remercier vivement M. Thiers pour moi et de ses sentiments et d’avoir bien voulu me répondre par son intermédiaire.

 

Les manières de M. Appert à mon égard pendant cet entretien assez court étaient empreintes d’une considération marquée. Je ne sais pas au juste quel pouvait être le but de cette démarche, à moins que ce fut d’obtenir des explications verbales sur l’intention précise de ma lettre.

 

Le général me fit savoir ensuite par le directeur qu’il souhaitait que les circonstances de cet entretien ne fussent pas divulguées. Je n’en ai pas parlé jusqu’à ce jour. Le fait même de l’entretien a été connu de mon défenseur, et, par lui, de mes parents.

L.R. ».

 

13)-Portrait Photographique de Louis Rossel, 10 x 14,5 cm, contrecollé sur carton.

 

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Né à Saint-Brieuc en 1844, fils d’un lieutenant d’infanterie, Louis Rossel fit ses études dans divers lycée avant d’entrer au Prytanée de La Flèche. Il est reçu à l’École Polytechnique en 1862. Rossel fut nommé Lieutenant du 2ème génie et suit son régiment à Montpellier, puis à Bourges ou il fut promu capitaine. Au moment de la guerre de 1870, il demande un poste à Metz. Il estime que la guerre peut encore être gagnée mais constate que certains hommes comme Thiers et le maréchal Bazaine (qui dirige le campe de Metz) ne le souhaitent pas.  À la capitulation, Rossel s’enfuit en Belgique avant de rejoindre le gouvernement provisoire à Tours. Il dénonce le trahison de Bazaine et souhaite s’entretenir avec Gambetta pour le convaincre de continuer le combat face aux Prussiens. 

 

Le 18 mars 1871, Paris se soulève, Adolphe Thiers déplace son nouveau gouvernement à Versailles avec l'armée régulière. Il interdit la plupart des journaux contestataires et prend des mesures jugées autoritaires. Pour Louis Rossel, Adolphe Thiers pactise avec l'ennemi et abandonne le peuple. Après avoir adresser au ministre de la Guerre sa démission, il décide de rejoindre la Commune de Paris le 19 mars 1871. Le 18, il avait écrit : « Je cherche à me guérir du traité de paix ; je n’y réussi guère ». 

 

Il fut successivement chef de légion, chef d’état-major, puis délégué à la guerre de la Commune. Quand il eut constaté l’inutilité de ses efforts, il quitta la Commune et donna sa démission le 8 mai 1871. Dénoncé le 8 juin, il est arrêté par les troupes régulières et emmené à Versailles, enfermé à la prison Saint-Pierre. Il comparut le 8 septembre devant le 3e conseil de guerre. Il est condamné à mort et fusillé le 28 novembre.  

 

D’après l’avocat Julien Larnac qui publia en 1871 une étude sur le procès de Rossel, la sentence était illégale et constituait une erreur judiciaire. Son exécution fut pour Adolphe Thiers motivée à des fins politiques, il fallait en faire  un exemple. 

 

Charles de Gaulle rendra plusieurs fois hommage à Louis Rossel, notamment dans Le Fil de l’épée, ou il admira « l’homme de caractère ». En pensant à lui, il écrira  : « Face à l’évènement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère. Son mouvement est d’imposer à l’action sa marque, de la prendre à son compte, d’en faire son affaire. Et loin de s’abriter sous la hiérarchie, de se cacher dans les textes, de se couvrir de compte rendus, le voilà qui se dresse, se campe et fait front. Non qu’il veuille ignorer les ordres ou négliger les conseils, mais il a la passion de vouloir, la jalousie de décider ». 



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