Proudhon lettre autographe manuscrit socialisme

Proudhon (Pierre-Joseph)

(1809-1865)
Ecrivain et théoricien politique

Lettre autographe signée, Prison de Sainte-Pélagie, 18 mars 1852, au docteur Alphonse Cretin, 4 pages in-8.

 

Très longue lettre dans laquelle Proudhon démontre sa théorie économique sur le protectionnisme et le libre échange. Véritable démonstration savante. 

 

« Et mordez les libres échangistes, les anglophiles, jusqu’au sang. Ne craignez pas, à cet égard, à réveiller le vieux chauvinisme français, anti-anglais… »

 

« Mon cher,

Sur vos deux premières questions,

Vous pouvez consulter l’ouvrage de Batistat, intitulé Colben et la Ligue, et aussi ses Sophismes économiques - la collection du Journal des Économistes, dont vous trouverez chez moi une partie ; - celle du Libre échange dont il doit aussi me rester quelques numéros, conservés ad hoc (…) 

Dans votre travail, vous devez établir fortement ce principe, que le principe protectionniste, soit celui de la liberté du commerce international est essentiellement lié à celui de l’intérêt des capitaux, et par là, intéresse le travail même. 

En sorte que, aujourd’hui, toute réduction des taux d’intérêt, toute amélioration dans le régime hypothécaire, doit avoir pour conséquence une réduction dans le droit de douane, et vice versa

 

Établir subitement en France, le régime de la liberté, ce ne serait peut-être pas anéantir le travail dans le pays mais ce serait à coup sûr le faire passer dans la domination des capitaux étrangers et par conséquent dénationaliser.

Voilà, en gros, le principe : Libre échange et crédit gratuit sont termes synonymes. Soutenir l’un contradictoirement à l’autre, c’est le comble de l’imbécilité. Car, encore une fois, si en décrétant le libre échange, vous ne décrétez pas en même temps la déduction de l’intérêt, à un taux à celui de tous les pays, le capital étranger, plus abondant, par conséquent plus bas prix, supplantera le titre et vous ne serez plus, français, que des salariés de l’Angleterre.

Telle est la tactique que suit l’Angleterre depuis déjà deux siècles.

 

Comme on le lui a dit, elle a pratiqué le régime protecteur, tant qu’elle n’a pas été la plus forte : depuis ce régime a été pour elle un brevet périmé ; son intérêt, par suite de l’abondance même de ses capitaux, fruit de la protection chez elle, et de la liberté chez les autres, est devenu l’inverse de ce qu’il était au commencement. 

La loi sur les céréales a été une conséquence de cette situation, elle a passé, le jour où l’intérêt propriétaire a été trouvé inférieur à l’intérêt industriel : si la protection agricole vaut à l’Angleterre 100 ; et que la liberté mercantile produise 150, ou 300, il est clair, qu’au point de vue social, le sacrifice du produit net territorial au produit net industriel donnant un avantage aussi énorme, la révolution aura lieu.

 

Or l’Angleterre, pays de liberté parlementaire, bien que cette liberté soit entravée par mille corruptions, ne pouvait manquer d’arriver à ce résultat, maintenant irrévocable.

Voilà tout le mystère de la fameuse ligne Cobden et de l’évolution anglaise.

Il y a deux époques dans l’histoire du commerce anglais :

 

1/-D’abord le régime protectionniste sévère ; en même temps actes de navigation et traité de compagnie avec le Portugal, l’Espagne, la France, etc, dont l’effet est de garantir à l’Angleterre la majeure partie du marché ; de faire pencher en sa faveur, chaque année, la balance, c’est à dire de lui donner un solde considérable en numéraire ; par conséquent d’augmenter son capital (…)

 

2/-Arrivée à ce point, l’Angleterre n’a plus rien à craindre de la concurrence étrangère. Partout l’infériorité de capital ne lui laisse aucun concurrent sérieux. La cuirasse protectionniste ne lui sert que d’embarras contre un adversaire qui n’a plus de cartouches. Bien mieux, une partie de ses capitaux étant engagée dans les opérations industrielles des autres pays, elle se murait à elle-même en n’élargissant pas la grande route qui lui assure la domination du monde. Le moment est donc venu pour elle, de se faire, de tous les peuples, des armées de mercenaires, dont le travail ne bénéficie plus qu’à ses capitalistes ; et par suite, de faire jouir l’Angleterre de ce qu’il y a de meilleur dans la production naturelle de chaque pays.

 

C’est ainsi que tandis qu’en France une grande partie du peuple ne mange pas de pain de blé, n’use point de viande, ne boit pas de vin, une partie des céréales, de la viande, des oeufs, des fruits, légumes, du vin, de l’huile, défile vers l’Angleterre. Et comme nous ne sommes pas plus forts sur la protection que sur la liberté, attendu que nous ne sommes en tout que des badauds et des ganaches, la douane n’a garde de mettre un droit sur les substances à l’exportation ; elle s’applaudit au contraire, de ce commerce qui ajoute à la force de l’Angleterre.

 

Concluez en exhortant L. Bonaparte à mettre la dernière main à son oeuvre, par une forte réduction du taux légal de l’intérêt, accompagnée d’une prorogation des échanges hypothécaires ; de manière que les capitaux anglais subissant la loi commune (…)

 

Et mordez les libres échangistes, les anglophiles, jusqu’au sang. Ne craignez pas, à cet égard, à réveiller le vieux chauvinisme français, anti-anglais, et de piquer l’honneur du Président de la République. Qu’il nous délivre de l’anglomanie et des dynasties, ce sera toujours autant (…)

 

P-J. Proudhon ».

 

 

Proudhon avait été emprisonné à Sainte-Pélagie le 5 juin 1849 pour « offense au président de la République » suite à l’insurrection de juin 1848 à laquelle il a participé et à ses articles dans les journaux. Il sortira de prison en juin 1852.

Alphonse Cretin était le médecin attitré de Proudon jusqu’à la mort de ce dernier en 1865.

Cette lettre est publiée dans la Correspondance de Proudhon (Librairie Lacroix, Paris, 1875, Tome IV, p. 244 à 248).



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