Feuillet de Conches

(1798-1887)
Diplomate, journaliste, écrivain et collectionneur français.

Lettre autographe signée, 18 octobre 1847, à l’historien et archiviste Alexandre Teulet, 3 pages in-4, adresse et tampon postal. 

 

Longue lettre de Feuillet de Conches au sujet d’une brouille entre Teulet et Paul Lacroix (Bibliophile Jacob). 

 

« Tenez, mon cher monsieur Teulet, il faut que je cause un instant avec vous car je trouve que vous vous engagez dans une mauvaise voie. Je crois que je ne puis vous donner une meilleure preuve de bon vouloir, de confiance et d’amitié que de vous parler franchement sur toutes ces niaises affaires qui menaceraient de mal finir.

 

Vous dites avec raison que de nos jours et presque en toute chose, discussion et dispute sont deux mots synonymes. L’amour propre vient presque toujours se glisser à travers les paroles, et au lieu de chercher à s’éclairer on s’injurie. Cela est moins fréquent entre gens du monde ; mais les hommes qui n’ont vécu que dans leur cabinet manquent presque constamment de mesure, et depuis Trissotin et Vadius de Molière jusqu’au Trissotin de nos jours, l’observation justifie ce que j’avance. Mais vous, mon cher monsieur Teulet, qui avez vu davantage le monde, vous n’êtes point fait pour de pareils excès de pédants. Venons donc à ce qui se passe entre vous et M. Paul Lacroix.

 

Il y a un siècle que je ne l’ai vu. Vous savez que je vais fort souvent à la campagne où je trouve à présent ma couvée. Je n’ai, à l’issue de la séance de mon bureau, que le temps de joindre le chemin de fer qui n’a point la politesse de m’attendre, et je n’ai guère le loisir de faire visite à M. Lacroix. Je l’ai rencontré, le jour de la réouverture de la Bibliothèque royale, au département des manuscrits. Je lui ai dit que vous m’aviez confié pour lui des papiers, et que vous attendiez de cette communication la reconnaissance de votre bonne foi. Il m’a répondu qu’il ne l’avait jamais attaquée, et qu’au surplus il avait écrit, et devait recevoir réponse.

 

Je commente ce dire :

Et d’abord, non il n’a point attaqué votre bonne foi, et vouloir qu’il proteste par un article spécial lorsqu’il a dit tout ce qu’il avait à dire, est un peu bien exigeant. (…) Des pièces ont paru, vous les avez jugées bonnes ; vous les avez déclarées telles verbalement et par écrit une déclaration opposée. Cela accuse t-il la bonne foi des uns et des autres ? Et non Dieu ! non. Cela prouve seulement que les hommes ne sont pas tous du même avis, que la vérité n’a pas pour tous les mêmes caractères ; et qu’il y a nécessité d’échanger des arguments, de s’éclairer en un mot ; Cela ne conduit nullement aux étranges extrémités dont vous menacez.

 

Abordons nettement cette bizarre idée de duel qui, à mon sens, ne fait pas honneur à la rectitude ordinaire de votre jugement. Quoi ! vous iriez appeler en duel M. Lacroix ! Et pourquoi ? Parce qu’il a écrit qu’un ancien élève de l’Ecole des Chartes a donné pour bonnes des pièces que lui a trouvées mauvaises ; parce qu’il a écrit que des pièces trouvées bonnes par ce même élève ont été trouvées fausses par les conservateurs du musée britannique.

 

Mais M. Lacroix vous répondra : j’ai attaquée votre opinion, non votre caractère. Homme de plume, répondez avec la plume. Vous avez votre tribune, à savoir : Le Moniteur où vous m’avez empêché de vous répondre, -répliquez-y. Vous êtes l’un des propriétaires de la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes., répondez dans cette Bibliothèque. (…) Le plus brillant de tous les duels ne prouverait pas que vous eussiez raison ; il prouverait tout au plus que vous maniez bien l’épée ou le pistolet ; et en définitive les rieurs ne seraient point de votre côté. Le fond de la question resterait toujours le même. Un duel peut être l’ultima ratio, la dernière raison quand on n’en a point à donner.

 

En effet, mon cher Monsieur Teulet, vous avez écrit au courrier, vous avez reproduit au moniteur et au catalogue Charon, un article qui mettait Mr. Lacroix nommé en toutes lettres de prouver la non authenticité d’une pièce. Il a répondu à cet appel, il a poussé des arguments ad rem et non de hominem, et prouvé logiquement ce qu’il avait avancé. Il l’a fait avec tous les égards que vous pouviez attendre de lui, sans vous nommer. A cela qu’avez-vous répondu ? Rien. C’était bien peu après la sommation.Vous n’avez point relevé votre thèse ; et vous voudriez qu’aujourd’hui il se prêtat à votre désir qu’il a le droit de considérer comme dépassant votre droit ? (…) Le silence a quelque chose de louche pour des esprits prévenus. Etrange homme que vous êtes ! (…)

Feuillet de Conches ». 

 
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