francois coppée lettre autographe

Coppée (François)

(1842-1908)
Poète, dramaturge et romancier français

Manuscrit autographe signé de son poème « Voyageur », 3 pages in-folio, ratures et corrections. On joint une copie manuscrite de ce poème avec une apostille autographe de Juliette Adam. Poème très probablement destiné à La Nouvelle Revue dirigée et fondée par Juliette Adam.

 

« Voyageur.

 

Une mer d'huile, un ciel étoilé. Pas un souffle.

 

Deux passagers, cigare aux dents, sont sur le roufle 

Du steamer qui, poussé d'un furieux élan 

Par cette nuit d'azur, fait route pour Ceylan. 

Il dessert, en un mois, l'Inde et les mers de Chine. 

C'est un hôtel flottant, à la double machine, 

De lampes d'Édison partout illuminé,

Où les deux « glob-trotter » tout à l'heure ont dîné, 

Des laquais en frac noir leur changeant les assiettes. 

Mais ils sont mécontents du pâté de mauviettes,

Trop lourd, et du pomard qu'ils n'ont pas trouvé bon. 

Puis que de temps perdu pour faire du charbon, 

Aux escales! Quel long, quel ennuyeux voyage! 

Le paquebot, traçant un énorme sillage,

Se hâte, et, sous l'effort, est fébrile et tremblant. 

Toujours les deux fumeurs se plaignent.

« Que c'est lent.

 

Dit l'un, sportman fameux et « fusil » redoutable, 

Grosse bête vivant pour chasser son semblable. 

J'ai grand'peur, après tant de retards et d'arrêts, 

De ne pas arriver, le quinze, à Bénarès,

Où je suis attendu pour une chasse au tigre.

 

Oui, l'on croirait que c'est pour toujours qu'on émigre, 

Répond l'autre, un marchand très riche. Si l'on va 

De ce train, s'il vous plaît, quand serai-je à Java, 

Où m'appelle, monsieur, une petite affaire 

Qui ne peut pourtant pas souffrir qu'on la diffère? 

Mon cigare est éteint... Un peu de feu... Merci... 

Et notez bien que dans six semaines d'ici,

Il me faut, pour rentrer, prendre l'express à Brindes. » 

 

O Vasco de Gama, qui découvris les Indes,

Je songe à toi. Combien de nuits, combien de jours 

Fallut-il donc à tes navires lents et lourds

Pour suivre, par deux fois, la route aventurière? 

Je te vois, amiral, sur ton château d'arrière,

Ayant doublé le Cap des Tourmentes, devant

Le mystère liquide et l'infini mouvant

Où tu sens un danger de mort sous chaque laine

Et qui, pourtant, héros, est moins grand que ton âme. 

Tu regardes l'abîme et tu n'as pas d'effroi.

- Le Cap au Nord! - Pour ton pays et pour ton Roi, 

Sonde en main, profitant des moindres vents propices, 

Tu cherches à tâtons le Chemin des Épices.

- Droit au Nord! -litais entends la tempête hurler. 

Conquérant, cette mer que tu veux violer,

Oppose à ton effort sa colère de vierge.

Tantôt le vaisseau plonge et tantôt il émerge

De la houle en fureur qui l'assaille et le mord.

Mais tu ne cèdes pas. - Au Nord! Le Cap au Nord!… »



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