marcel proust autographe

Proust (Marcel)

(1871-1922)
Ecrivain français

Lettre autographe signée « Marcel Proust », (Paris), (juin 1909), à Étienne Grosclaude, 6 pages in-8, en-tête manuscrite « 102 bd Haussmann ».

 

Longue lettre de Marcel Proust félicitant Étienne Grosclaude pour son article « Van le Terrible » paru dans Le Figaro du 25 juin 1909.

 

« Ces traits d’ombre constituent ce que j’appellerai le clair obscur dans le calembour et donnent à un tel article les ombres profondes, les abîmes redoutables à notre incertaine érudition, qui lui donnent la poésie de certains paysages de Gustave Moreau où dort toujours dans l’ombre un dieu caché… »

 

« Cher Monsieur,

Par ces temps où toute amitié, même celle du vieux serviteur pour l’enfant de ses maîtres, risque de tourner à la plus criminelle exaltation et de rappeler aux esprits cultivés Oreste et pis ! (lads), je ne voulais pas, aujourd’hui sous prétexte de littérature comme hier sous celui des finances, commencer avec vous une correspondance suivie.

Mais j’ai tenu à vous dire mon admiration pour cet article où avec un art d’une distinction hautaine dont les exemples se trouvent hélas aujourd’hui beaucoup moins chez les littérateurs français que dans l’horticulture japonaise. Vous sacrifiez deux mille calembours que vous apercevez et que vous dédaignez, jusqu’à ce que vous ayez flairé celui qu’une loi mystérieuse mais indiscutable entoure d’une formidable drôlerie et d’une poétique beauté. En cela, il restera le titre de vos calembours. Mais cette aristocratique particularité dans le choix de certains calembours ne vous suffit pas. Après cela vous effacez ce qui lui donnerait l’évidence d’un calembour. Titan lad au lieu d’Encelade, de sorte que ces traits d’ombre constituent ce que j’appellerai le clair obscur dans le calembour et donnent à un tel article les ombres profondes, les abîmes redoutables à notre incertaine érudition, qui lui donnent la poésie de certains paysages de Gustave Moreau où dort toujours dans l’ombre un dieu caché. « Dans l’ombre habite un dieu caché » Nous avons peur de marcher sur un calembour que vous n’avez pas reconnu et nous sentons que nous marchons dans une « forêt de symboles qui m’observent avec des regards familiers ».

On finit par craindre chaque mot. « Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie, en la matière même un verbe est attaché » (vers de Gérard de Nerval, vers dorés)

Voici Boileau : « à l’accent familier j’ai reconnu le spectre »  mais pour remonter aussitôt aux troubles qui ensanglantèrent la minorité de Louis XVI. Toutefois il faut reconnaître que la mythologie nous inspire spécialement et que la fadeur de « l’aile des vans » a quelque chose d’irrésistible. Tant il est vrai que tout nous vient de la Grèce pour donner à ce pays un nom qui ne nous fera pas suspecter de basse flagornerie démagogique, ce qu’on n’hésiterait pas à faire si nous lui donnions à la place cet autre nom cher à Leconte de Lisle qui lui reconnait formellement le titre de Lad. 

je vous quitte car si vrai qu’il puisse être que les plus mauvais calembours sont encore un hommage que la médiocrité rend à l’esprit, je ne veux pas vous raser

(…)

Votre reconnaissant et dévoué 

Marcel Proust.

Venu à Paris en sabotant est admirable ». 

 

Dans son article paru en première page du Figaro, Étienne Grosclaude relate avec un humour incisif les mésaventures survenues aux chevaux de courses qui devaient rallier l’hippodrome d’Auteuil pour le championnat annuel de Steeple-chase. Ces derniers, convoyés vers l’hippodrome par des « vans » furent arrêtés par des syndicalistes en présence du député Maurice Berceaux et d’Émile Pataud (C.G.T.) et Abel Craissac (Inspecteur du travail). Grosclaude, tout en finesse et calembour ridiculise la manifestation des contestataires en concluant notamment : « Peut-être que dans bien des siècles, alors que l’oeuvre politique de M. Berteaux aura disparu tout entière, une légende mythologique confondra-t-elle vaguement le héros de Maisons-Lafitte avec un autre Titan, fils de Titan, lad, enseveli sous l‘Etna par la colère des dieux ».

 

Étienne Grosclaude (1858-1932) était un célèbre humoriste, auteur de nombreux ouvrages dont la plupart reprenaient ses chroniques parues dans différents journaux et magazines. Jules Lemaître se disait fasciné par son « irrévérence universelle », ses « inventions de fou dialecticien» et l'apparence d'«élégance imbécile» de ses textes. 

 

À cette date, Marcel Proust a entrepris depuis un an la rédaction d’À la recherche du temps perdu. Ayant terminé son essai Contre Sainte-Beuve (que Le Mercure de France refusera de publier en août 1909), il commence alors à structurer et à rédiger ce qui deviendra Du côté de chez Swann qui paraîtra en 1913 à compte d’auteur chez Grasset. 


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