jehan rictus autographe

Rictus (Jehan)

(1867-1933)
Poète français

Lettre autographe, Paris, 8 janvier 1924, à Gaston Picard, 4 pages in-4 oblongues, indications typographiques au crayon rouge en marge de la lettre.

 

Réponse de Jean Rictus à une enquête du journaliste Gaston Picard : Que vous feriez-vous si vous étiez nommé Ministre des Lettres ? 

 

« Si j’étais Ministre des Lettres, je ferais en sorte que les Morts nourrissent les Vivants »…

 

« Mon cher Gaston Picard,

Soit. Je m’imagine un instant que je suis nommé Ministre des lettres. Je crois Qu’on ne s’embêtera pas. 

1° Toutefois je n’accepte le porte-feuille qu’à condition qu’il me confère des Pouvoirs dictatoriaux qui me permettent de créer une sorte de fascisme littéraire…

Ceci bien convenu et accordé, je pars de l’idée fixe qu’il ait indispensable et légitime autant qu’utile de rétablir, au profit des Gens de Lettres, les pensions, bénéfices et privilèges qui existaient sous l’ancien Régime.

 

La loi qui, 50 ans après la mort d’un écrivain, dépossède ses héritiers s’il en a, au profit de la Communauté, ne se justifie que si, par des pensions ou bénéfices confortables, on lui a permis de manger et d’oeuvrer de son vivant !

Sinon c’est une loi inique.

Entre parenthèses on ne dira jamais assez, que dans les pensions bénéfices et privilèges accordés jadis par les Monarques et les Grands : La France n’aurait aucun patrimoine intellectuel accumulé.

Eh donc ! Toutes les corporations (Livre, théâtre, Musique, Cinéma) j’entends les corporations qui vivent des oeuvres des morts, n’en vivraient pas à l’heure actuelle.

 

Les écrivains morts font l’objet d’une exploitation et d’un commerce formidables. Ainsi en aidant de leur vivant les Écrivains et Poètes, les grands et les monarques d’autrefois ont travaillé pour l’avenir.

 

Il faut donc restaurer ces coutumes.

Mais où trouver l’argent ?

 

En établissant une taxe importante sur les ouvrages tombés dans le Domaine Public. La moitié de cette taxe irait à l’Etat ; l’autre moitié servirait à constituer une caisse nationale d’aide et de retraites si l’on veut à tout écrivain ayant passé trente ans et ayant fait ses preuves : à condition bien entendu qu’il soit sans fortune et que ses livres n’atteignent pas le grand public.

Il serait absurde de faire, je suppose, une pension à Pierre Benoit, mai sil serait juste d’en faire une à Paul Verlaine ou à Léon Bloy, pour me servir d’exemples.

 

J’ai longuement développé ces idées dans la Rose Rouge de Maurice Magre, et mon ami le député Pierre Rameil, m’a fait l’amitié de les reprendre presque en entier dans son projet de loi.

Il est scandaleux en effet, que 50 ans après sa mort, tout le monde ait le droit d’exploiter son oeuvre, sans faire beaucoup d’argent, sans payer la moindre taxe à l’État : et par contrecoup à des Écrivains vivants et pauvres. 

Mais, tout comme le « Million des Lettres » le projet Pierre Rameil est beaucoup trop timide. Il s’agit de centaines et de centaines de mille francs à prélever peut-être des millions.

 

L’ignorance, l’aveuglement des Parlementaires et des Commissions financières dans ce domaine a quelque chose de consternant. Je n’en veux pour preuves que l’étonnement marqué par des communications officielles touchant les recettes importantes faites, notamment par le Musée du Louvre, maintenant qu’on eut décidé à en rendre l’entrée payante, ce qui existait depuis beau temps à l’étranger.

 

Je répète la formule brève, déjà exprimée dans la Rose Rouge. Si j’étais Ministre des Lettres, je ferais en sorte que les Morts nourrissent les Vivants ». 

Quand on est rompu au commerce des Livres, des oeuvres musicales, du théâtre, ou du cinéma, on reste confondu devant les fortunes énormes produites par l’exploitation des oeuvres des Morts. Et de cela jamais les Parlements successifs ne se sont doutés…

 

D’autre part, la Démocratie ne comprend pas qu’il est de son intérêt futur de faciliter la production à des écrivains et poètes sans fortune, de leur vivant, parce que plus ils produiront, plus leurs oeuvres devenues, un produit commercial, produiront du labeur et de l’argent ». 


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