jorge luis borges

Borges (Jorge-Luis)

(1899-1986)
Écrivain argentin

Manuscrit autographe signé en espagnol, « Prologo Poesia – Evaristo Carriego », (Buenos-Aires), (Novembre 1950), 1 page in-folio (30 x 22 cm), ratures et corrections. Très beau texte écrit par Borges pour une édition complète de l’œuvre d’Evaristo Carriego.
 
« Il m’est arrivé de me demander si toute vie humaine, aussi complexe et remplie qu’elle soit, ne dépend pas en réalité d’un seul instant : l’instant où l’homme prend conscience une fois pour toutes de ce qu’il est ».
 
Voici la traduction présentée dans les Œuvres complètes de Borges (La Pléïade, tome I, p. 172-173). Notre manuscrit présente quelques variantes :
 
« Nous ne voyons plus aujourd’hui Carriego qu’en fonction du faubourg et nous avons tous tendance à oublier qu’il est lui-même (comme le marlou, la cousette ou le gringo) un personnage de Carriego, tout comme le faubourg où nous l’imaginons est une projection presque fictive de son œuvre. Wilde soutenait que le Japon – les images que ce mot suscite – avait été inventé par Hokusaï ; dans le cas d’Evaristo Carriego, nous devons postuler une action réciproque : le faubourg a créé Carriego qui l’a recrée à son tour. Le faubourg réel et celui de Trejo et des milongas mêlent en lui leurs influences ; Carriego nous impose sa vision du faubourg et cette vision modifie la réalité. (Le tango et le théâtre la modifieront ensuite bien davantage.)
(…)
Un beau jour de l’année 1904, dans une maison qui existe encore rue Honduras, Evaristo Carriego lisait avec chagrin et avidité un livre des aventures héroïques de Charles de batz, seigneur d’Artagnan. Avec avidité, car Dumas lui apportait ce qu’à d’autres apportent Shakespeare, Balzac ou Wat Whitman, la saveur de la vie dans toute sa plénitude ; avec chagrin, car il était jeune, orgueilleux, timide et pauvre , et qu’il se croyait exilé de la vie. La vraie vie était en France, pensait-il, dans le cliquetis des armes, ou quand les troupes de l’Empereur envahissaient le monde ; mais il lui était échu de vivre au XXe siècle, dans ce tardif XXe siècle et en un triste faubourg d’Amérique du Sud…
Carriego en était là de ses pensées quand quelque chose se produisit. Un grattement laborieux de guitare, la vue par la fenêtre d’une rangée de maisons basses. Juan Muraña soulevant son chapeau pour répondre à un salut (…) la lune dans le patio carré, le vieil homme portant un coq de combat, quelque chose, n’importe quoi. Quelque chose que nous ne pourrons pas récupérer, quelque chose dont nous connaissons le sens mais non la Forme, quelque chose de quotidien, de banal, d’inaperçu, jusque-là, qui révéla à Carriego que l’univers (qui chaque instant et non pas seulement dans les œuvres d’Alexandre Dumas) était là auss, dans le simple moment présent, dans Palermo en 1904 (…)
Il m’est arrivé de me demander si toute vie humaine, aussi complexe et remplie qu’elle soit, ne dépend pas en réalité d’un seul instant : l’instant où l’homme prend conscience une fois pour toutes de ce qu’il est. A partir de cette révélation incontrôlable que j’ai essayé de deviner, Carriego est devenu Carriego. Il est déjà l’auteur de ces vers que des années plus tard il lui sera permis d’inventer :
 
« Zèbrent son visage, violents stigmates,
De profondes cicatrices et peut-être est-il fier
De porter, ineffaçables ces sanglants ornements
La dague aura eu des caprices de femme. »
 
Evaristo Carriego (1883-1912) était un poète argentin. Jorge-Luis Borges lui consacre une biographie en 1930 (Gleizer Editor, Buenos Aires).
Borges écrit ce texte pour une édition de l’œuvre d’Evaristo Carriego (paru en 1950).
 
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