Mauriac autographe

Mauriac (François)

(1885-1970)
Écrivain français. Académicien et prix Nobel de littérature. 

Lettre autographe signée, 8 mars 1922, à Bernard Grasset, 2 pages in-4 oblongues. Très belle lettre de Mauriac sur son parcours et la littérature

 

« Qu’y a t-il de « piquant » dans ma vie ? (…) Il souffre plus qu’aucun autre du conflit de l’esthétique et de la morale - ne voulant rien sacrifier de la vérité humaine et cependant ne voulant pas scandaliser ; désireux de faire oeuvre chrétienne, et d’accomplir avec scrupule son métier d’ « observateur du coeur humain » (Stendhal )». 

 

« Déjà une dépêche ! A l’instant où je descends du train, la figure terreuse et mouchant noir ! La bonne a vomi pendant tout le voyage : il y a un mistral d’enfer et quatre porte-manteaux pour les douze robes de ma femme. Ceci dit, j’espérerais que vous ne songiez plus à ce journaliste qui n’a même pas lu mon livre et à qui il fallait que j’allasse porter à domicile des détails intimes pour lui fournir du papier ! Dépêchez-vous de faire de moi un monsieur assez important (…) qu’y a t-il de « piquant » dans ma vie ? Bien sûr, il  a des choses… mais celles que justement je ne voudrais pour tout l’or du monde raconter aux gens… 

 

M.B. pourrait parler d’un sage jeune homme d’une bonne famille bordelaise, qui pour aller vivre à Paris, inventa le prétexte de l’école des Chartes où il ne supporta que trois ou quatre mois. Cependant, il avait la nostalgie de sa province, rimait les vers des Mains Jointes. Ce petit livre paru (1910), il reçut un jour une lettre de Barrès qui commentait ainsi : « Monsieur, vous êtes un grand poète… » et quelques jours après, un article dudit Barrès paraissait dans l’Echo de Paris, où il parlait du charme d’une adolescence catholique et provinciale ; il appelait mes vers « une musique de chambre », s’écriait : « n’empêche que ces excès de sensibilités font frémir » et se demandait quel serait le cours de cette source si pure à la naissance, citait le fameux mot de Sainte-Beuve : « Mûrir ! Tout est là. On durcit par places, on pourrit à d’autres ; on ne mûrit pas ! ». Le fait est que l’auteur des Mains Jointes s’affirma catholique toujours, mais sans se résoudre à ne pas observer le jeu des passions : timidement dans l’Enfant chargé de chaines et la Robe prétexte - plus audacieusement dans la Chair et le Sang, Préséances et le Baiser au Lépreux. Il souffre plus qu’aucun autre du conflit de l’esthétique et de la morale - ne voulant rien sacrifier de la vérité humaine et cependant ne voulant pas scandaliser ; désireux de faire oeuvre chrétienne, et d’accomplir avec scrupule son métier d’ « observateur du coeur humain » (Stendhal). 

 

Comment concilier tout ça ? À 18 ans, il fut du Sillon où ce qui le frappa surtout c’était a haine qu’on y affectait de l’intelligence ; le mépris dans lequel on tenait les intellectuels ; ce stage l’a guéri à jamais de la « démagogie » du vague dans les sentiments et surtout dans les idées ; grande méfiance  de tout ce qui est « effusion ». Mais grand amour (en art) de la vie intérieure. Et quoique admirateur des nouveaux venus (Morand…), il ne croit pas que l’artiste doive se satisfaire de rendre sensibles des odeurs, des contacts, des « ambiances » modernes (cinémas, vélodromes, etc…). Mais qu’à se détourner de l’intérieur, il néglige l’essentiel. Certitude que, en art, la Religion approfondit l’oeuvre, crée les conflits intimes. Dans le Baiser aux Lépreux, Noémi, non chrétienne, ferait Peloueyre cocu, et tout serait fini… Nécessité aussi d’avoir derrière soi une province, des campagnes d’enfance, des aïeux paysans. L’oeuvre des parisiens purs sent le macadam.

 

Je ne me relis pas… On peut trouver quelque chose avec ça - quelque chose qui sera sûrement faux d’ailleurs, parce que je « pose » pour l’opérateur du Journal. Et vous, O éditeur, vous êtes responsable du ridicule où me voilà, après avoir écrit cette lettre idiote et vaseuse. Pardonnez-moi d’être loin : ici je vais travailler pour vous. L’article de Grix parait samedi. Soulevez en l’effet. Mon livre n’est dans aucune gare, mais ça ne fait rien ! Affectueux souvenir à Brun, à la demoiselle si gentille qui s’occupe des « services «  (…)

F. Mauriac ». 

 

Cette lettre précède quelques semaines la parution de son libre Le Baiser aux lépreux (Grasset / Mai 1922) qui fut le premier succès de François Mauriac. Ce livre reçut une réception élogieuse de la critique littéraire. 


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