louis jouvet autographe manuscrit

Jouvet (Louis)

(1887-1951)
Acteur, metteur en scène, directeur de théâtre français

Lettre autographe signée, 30 novembre 1907, à son amour de jeunesse Aline Bordas, 2 pages 1/4 in-folio au crayon. Enveloppe autographe jointe avec timbre et cachets postaux. Nous joignons deux photographies argentiques de Louis Jouvet jouant Arnolphe dans l’École des femmes de Molière.

 

Très belle et longue lettre du jeune Louis Jouvet racontant sa vie de Bohème dans Paris. 

 

« Je me lie avec quelques bohèmes comme moi. (…) Ce qui me maintient encore moi, c’est la confiance en moi ! (…) Oh la bohème ! Je vous écrirais bien des pages là-dessus !… »

 

 

« Ma chère Linette,

je vous écris ce soir au crayon, dans mon lit, la main toute brûlée - Je me suis amusé ce soir à prendre un morceau de brique chauffé au rouge qui refroidissait - comme mon épiderme est décomposable à moins de 300° ! Vous concevez le nombre de décompositions épidermiques qui gisait formée sur mes doigts et ma main.

Malgré tout je vous écris aujourd’hui - ou plutôt demain 30 novembre puisqu’il est minuit passé. Ah ! les travaux pratiques quel plaisir ! Il est traditionnel d’être mal outillé, d’avoir trop d’ouvrage, et par le fait de ne jamais rien faire. Toujours avec ces notions de chimie (…) du fer réduit, une cristallisation (…) un appareil à azote (…) des innombrables métaux comme à l’état minimum ou maximum. Voilà tout mais je deviens pharmacien (Louis Jouvet était monté à Paris en 1904 afin d’achever ses études de pharmacie). Je vous demande pardon.  

 

Le théâtre (…) j’en ai guère le temps d’en faire ou d’y aller. j’aurai voulu voir Phèdre - Je me suis contenté de la Sorcière. Je travaille quelques rôles . J’auditionnerai « La fiancée » devant le neveu de Sully Prudhomme, vendredi prochain (c’est dans les numéros des Annales des mois de septembre ou octobre).

Je me lie avec quelques bohèmes comme moi. On est gai parfois d’une manière très réelle mais la tristesse revient très vite avec la solitude. Ce qui me maintient encore moi, c’est la confiance en moi ! Il faut en avoir, elle est pernicieuse quelques fois fatale mais il faut en avoir et un camarade qui comme moi avait voulu faire du théâtre et que j’ai dirigé un peu dans une voie plus droite (hein Linette !?) me disait : « moi je ne peux plus. Je ne vaux pas faire du théâtre et se levant il nous disait les vers magnifiques de Musset : « J’ai perdu ma force et ma vie

J’ai perdu jusqu’à la gaité 

Qui faisait croire à mon génie !!

 

Vous savez que je prépare l’Internat de Pharmacie, concours très difficile ! Pour le mois de mars qui pourrait me rapporter 100 francs par mois - cela me permettrait de rompre complètement avec mes frères (…) Oh la bohème ! Je vous écrirais bien des pages là-dessus ! Quelles sensations ! Ce n’est pas que l’indifférence est de la négligence, est de la force d’âme, on ne soucie pas du lendemain, très peu par indolence soit mais il faut se faire pour arriver à cette indolence. Tenez le 25 je me suis aperçu qu’il me restait 6 francs - je suis resté jusqu’au 28 hier soir ou j’avais encore 0,60 pour souper le soir. Heureusement Pierre est là (…) je me rappelle vaguement avoir dîné un mercredi avec les camarades quand au reste… ! Une boite de sardine vide, un pot de confiture (don maternel !!) (…) heureusement que j’ai du tabac !!!! 

 

Bah ne parlons pas de cela à quoi bon. Demain sous pli cacheté je vais recevoir ma mensualité ! et recommencer mes repas dans mon restaurant à vingt deux sous. (…)

Ah j’attends toujours votre venue à Paris; Mois d’août n’est-ce pas - neuf mois - neuf longs mois d’attente pour pouvoir vous regarder un peu et vous connaître, pour pouvoir regarder ces cheveux (…) Je vous envoie mes baisers les plus tendres - j’ai besoin d’en donner est j’ai soif d’en recevoir.
Louis
 ». 

 

 

Influencé par sa famille, Louis Jouvet s'inscrit à la faculté de pharmacie de Toulouse. À partir de 1904, il achève ses études de pharmacie à la faculté de Paris, mais passe tout son temps libre dans les théâtres amateurs de l'époque : dans la troupe de Léon Noël, puis celle du Théâtre d'Action d'Art de 1908 à 1910 (il part alors en province jouer devant des auditoires populaires), ensuite celle du Théâtre des Arts, puis à l'Odéon, et au Châtelet. En parallèle, il se présente au concours d'entrée du Conservatoire d'Art dramatique de Paris, où il sera recalé plusieurs fois.

En 1913, il est engagé avec son ami Charles Dullin par Jacques Copeau, alors directeur du Théâtre du Vieux-Colombier. C'est un véritable tournant dans sa carrière : il y est régisseur, décorateur, assistant et devient enfin comédien.


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