sartre autographe

Sartre (Jean-Paul)

(1905-1980)
Philosophe et écrivain français

Manuscrit autographe (brouillon), sans lieu, (1947), 2 pages in-4, ratures et corrections.

 

Très intéressant manuscrit de travail de Jean-Paul Sartre au sujet du nom qu’il avait choisi pour sa revue : Les Temps Modernes

 

 

« Nous avions d’abord voulu l’appeler « Condition humaine » et même « Terre des Hommes ». Et puis tous ces titres nous ont paru beaucoup trop riches, ils risquaient d’écoeurer le lecteur à la longue… »

 

 

« Il y a dix huit mois notre revue n’avait même pas de nom ; elle demeurait une masse confuse, une sorte de nébuleuse en train de refroidir, avec des parties solides et d’autres encore liquides et gazeuses, qui comportait à la fois le sentiment distinct mais difficilement exprimable d’une certaine qualité commune que nous souhaitons donner à tous nos articles et un bourdonnement de projets trop précis ou trop vagues, parfois contradictoires, parfois irréalisables. 

 

En octobre 45, après la parution du premier numéro, elle n’était pas encore froide ou plutôt, pour user de l’expression que Valéry applique à Socrate, elle restait plusieurs. Aujourd’hui, un an après, elle n’est presque plus qu’une. Sans être tout à fait tracée, sa figure tourne à l’irrémédiable. Dans quatre ou cinq ans ses traits seront faits pour toujours ; les lecteurs sauront parfaitement ce qu’ils y viennent chercher, elle sera devenue un produit d’usage défini comme les lames gilets ou le Palmolive, comme l’Illustration ou la Revue des Deux mondes. Alors il sera temps de l’abandonner car elle sera devenue une chose. 

 

Pour l’instant elle vit, nous pouvons la changer et l’améliorer, c’est pourquoi, au seuil d’une nouvelle année, il convient de nous interroger sur elle. 

Nous avions d’abord voulu l’appeler « Condition humaine » et même « Terre des Hommes ». Et puis tous ces titres nous ont paru beaucoup trop riches, ils risquaient d’écoeurer le lecteur à la longue, comme font les visages trop expressifs. Nous avons donc arrêté notre choix sur un titre totalement dépourvu de signification (Les Temps modernes, on le sait, commencent à la chute de Constantinople) en pensant qu’il revenait à la revue, si elle réussissait, de lui en conférer une. 

Or, il y a quinze jours, lorsqu’un jeune snob m’a dit : « moi vous savez, je suis très temps modernes », j’ai compris que, pour quelques esprits, bons ou mauvais, il n’importe. Les deux mots s’étaient agglutinés et ne formaient plus qu’un seul vocable « tammodern’ » qui dénommait à leurs yeux une certaine qualité aisément reconnaissable et qu’aucun mot usuel ne pouvait exprimer. Cette qualité objective qu’ils discernent dans notre revue est bien celle que nous souhaitions qu’ils y trouvent… ».

 

Les Temps Modernes est une revue fondée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en 1945. En plus de ses fondateurs, cette revue comprenait à l’origine dans son comité directeur : Raymond Aron, Jean Paulhan, Michel Leiris, Maurice Merleau-Ponty et Albert Ollivier. André Malraux et Albert Camus avaient refusé d’y participer. 


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