Jeanson (Henri)

(1900-1970)
Écrivain, journaliste et scénariste français (Hôtel du Nord, Pépé le Moko, La Vache et le prisonnier...)

Manuscrit autographe signé, sans lieu ni date (circa 1960), 4 pages 1/2 in-4 sur papier bleu, corrections et ratures.

 

Remarquable et passionnant manuscrit de Jeanson au sujet de l’argot.

 

« Dans Hotel du Nord, lorsque Jouvet dit à Arletty :

-Je veux changer d’air… aller ailleurs… tu n’es pas une atmosphère pour moi

Et Arletty lui répond :

-Atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?

-Le public a l’impression d’entendre un dialogue argotique et pourtant il n’en est rien ».

 

« Quand on est né comme moi au Jobelin - pardon : aux Gobelins ! - à deux bistrots de la rue Mouffetard, à une cigarette de la Santé, à deux coups de pédale de la caserne de Lourcine, on peut dire, sans se flatter, qu’on a connu l’argot en venant au monde.

Pas tout l’argot, bien sûr, pas l’argot hermétique, l’argot arme secrète des truands, mais l’argot qui court les rues, - l’argot courant - le tout-venant de l’argot, l’argot élémentaire, celui qui vous vient aux lèvres tout naturellement, si peu qu’on ne soit doué pour les langues vivantes.

 

Pour le reste…

Pour le reste l’argot s’apprend au jour le jour. Pour le bien parler il faut avoir et l’avoir vécu…

Quoiqu’il en soit, j’ai tout de suite su dire : « à bas les flics et mort aux vaches ». 

-Où a t-il pu apprendre des choses pareilles, disait ma mère, navrée autant que suffoquée…

je me souviens qu’à six ans, je criais chaque matin, en passant, pour me rendre à l’école communal, rue de l’Arbalète, devant la loge de notre concierge :

-A bas les flics, mort aux vaches !

Car notre concierge était, dans le civil - si j’ose ainsi parler - officier de paix.

Un joli métier !

Fermé à l’humour, l’homme, une grosse brute bovine, me guettant pour botter le derrière - mais je courais plus vite que lui - Il se plaignit à mon père qui me flanquai une magistrale tripotée, mais plus il me frappait, plus je hurlais en trépignant ; plus je trépignais en hurlant ; 

-A bas les flics, mort aux vaches

-Arrête, suppliait ma mère, cet enfant va ameuter tout le quartier…

(…)

 

L’argot est un langage qui me va - non comme un gant mais comme une espadrille. Il me plait bien parce qu’il sait rester jeune, parce qu’il bouge, parce qu’il est toujours dans le coup, toujours en état d’action, toujours au printemps de sa vie.

Il ne cesse en effet de fleurir, de donner des fruits tous plus savoureux les uns que les autres - et à consommer sur place.

(…)

À l’écran, comme au théâtre, force nous est de tricher avec l’argot, de jouer avec un argot pipé.

Aussi, ai-je recours pour faire parler certains personnages de mes films - qu’ils soient ceux d’Hotel du Nord, de Pepe le Moko, de guinguette ou de Lady Paname - d’employer un argot apparent, un argot parallèle, un argot bidon…

Dans Hotel du Nord, lorsque Jouvet dit à Arletty :

-Je veux changer d’air… aller ailleurs… tu n’es pas une atmosphère pour moi

Et Arletty lui répond :

-Atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?

-Le public a l’impression d’entendre un dialogue argotique et pourtant il n’en est rien.

La chère Arletty ne s’y est pas trompé qui a déclaré, à Michel Perrin, son biographe : 

-Le dialogue de Jeanson est tout en image. Ce n’est pas de l’argot, ce sont des images… »


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