Hugnet (Georges)

(1906-1974)
Poète surréaliste, écrivain, dramaturge, graphiste et cinéaste français.

Lettre autographe signée « Georges », sans lieu ni date, à un « cher ami », 2 pages 1/2 in-4 (bords effrangés).

 

Très belle et longue lettre de Georges Hugnet.

 

« Aragon est un homme léger  (…) avec qui on ne peut pas avoir de conversation grave et moins encore de conversation futile… »

 

« Mon cher ami,

Ne vous occupez pas plus de Solesmes que du Sélect, de Reverdy que d’Aragon. Occupez-vous de vous-même, vous savez dans quel sens. Aragon est un homme léger (le Surréalisme nous a fait perdre en lui un chroniqueur mondain, - doit-on lui en vouloir ou l’en remercier ?) avec qui on ne peut pas avoir de conversation grave et moins encore de conversation futile (Oui). 

Et Reverdy est un poète médiocre à qui la religion a fait perdre tout son intérêt pour moi de violence et d’une certaine grandeur - qu’il avait.

 

Et ne me reprochez pas le Select (célèbre café du boulevard Montparnasse à Paris) où je viens prendre des nouvelles fraîches de la maladie des autres et où je fais prendre à mon « mal » davantage de gravité. Je vous suis apparu comme j’apparais à beaucoup - sinon à tous - avec mon armure. Mais si pour vous je la retire c’est pour que vous voyiez au moins les blessures de mon corps. J’entretiens certaines atmosphères que je hais, le plus mauvais de moi-même et l’y abandonne. Et personne ne me connait. Je laisse un mannequin qui sait parler  tous les langages et qu’on juge. J’ai mes amis et pour ceux-là seuls je « suis ».

 

Il est bien malheureux que vous n’ayez pas vu Georges Neveux qui est un « homme ». Je lui ai « prêté », il m’a « rendu ». Peu de gens savent le faire. Songez-y. Et tendez souvent ce piège pour éprouver vos sentiments. 

Je suis bien heureux que vous ayez « lu » ma lettre, que vous m’ayez « vu ». Mon « angoisse » je la cache comme un chancre.

 

Lisez mais n’ayez pas de livres. Et travaillez (quel sale mot, mais nous nous comprenons) en profondeur, et soyons humains, ayons des rapports directs, presque physiques, avec les objets, jugeons la poésie d’après la vie et non d’après les rêves et je ne sais quelles obscures philosophies et les crétineries (libido, refoulement et interprétations de l’inconscient et du rêve) de monsieur Freud.

 

Je vous supplie de ne pas croire que vous êtes « infréquentable ». Nous nous foutons des gens tout de même. Il faut porter sa pauvreté comme une pourpre. Songez que nous sommes des rois et que nous voyageons incognito. Et ne parlez pas - quand même - d’orgueil à mon sujet.  

 

Je vous remercie de votre belle lettre, de votre belle âme. Mais ne vous égarez pas, n’égarez pas votre lumière. Songez que rien n’est rien. Et si vous allez à droite et à gauche, en avant et en arrière, revenez vers vous-même et vers votre désespoir et cachez votre secret comme un vice, gardez lui tout son mystère.

 

Soignez-Vous bien.

Ecrivez sans écrire comme coule votre sang.

Ecrivez moi encore sur du mauvais papier de cahier.

Et ne craignez pas pour ma vie. Ma vraie vie est ailleurs. L’autre, c’est un alibi. Mais votre reproche me touche comme ces mots qu’on dit à un ami, à trois heures du matin, dans une rue d’une ville perdue.

Je suis avec vous.

Georges ».


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