Épuration (1944)

Roger Dutruch (1893-1944)
Préfet de Lozère, exécuté par les résistants en septembre 1944 pour intelligence avec l'ennemi.

Lettre autographe signée du beau-père de Roger Dutruch, Etrechy (Essonne), 23 novembre 1944, à Georges Harlé (maire de la commune d’Etrechy), 5 pages 1/2 in-8.

 

Très intéressante lettre après l’exécution par les résistants de Roger Dutruch, préfet de la Lozère sous le régime de Vichy et co-responsable de la répression contre le maquis Bir-Hakeim. 

 

« Le tribunal révolutionnaire a voulu tout étouffer et l’avait condamné d’avance ainsi que cela se passait en 1793. Et voyez jusqu’ou peut aller le sadisme du crime, la lâcheté de la conscience humaine… »

 

« Etrechy, 23 novembre 1944

 

Cher Monsieur et ami,

Quand vous saurez que depuis le début du mois, nous avons près de nous ma fille, mon petit-fils et sa femme, et qu’il nous a fallu nous débrouiller pour les loger et les occuper etc… vous voudrez bien m’excuser de venir si tard vous remercier des vifs sentiments de sympathie que vous avez si aimablement exprimés dans votre lettre du 4 novembre.

 

Tandis que se déroulait loin de nous l’affreux drame dont mon gendre, que j’aimais comme un fils, a été la victime ma femme et moi nous n’en savions rien, mais nous étions inquiets n’ayant reçu aucune nouvelle de nos chers enfants depuis plus d’un mois. Aussi, quand nous avons appris la mort fatale nouvelle, nous avons été saisi d’épouvante et d’une atroce douleur et nous avons douté de la réalité d’une pareille catastrophe.

 

Mais le récit détaillé que ma pauvre enfant nous a fait à son arrivée a mis le comble à notre douleur. Mon pauvre gendre a été fusillé par une bande de brigands maitres de tout le département, après l’avoir incarcéré ils l’ont lâchement assassiné avant d’avoir reçu le recours engrave que le général de Gaulle avait expédié, précipitant ainsi le dénouement de ce drame horrible. Mon gendre, après s’être préparé chrétiennement à la mort a fait preuve d’un courage héroïque. « Sa mort, m’a dit ma fille, a été celle d’un saint et d’un héros ». Avant de mourir il a crié « Vive la France, je donne ma vie pour le salut de la France » ; et comme le chanoine qui l’assistait  lui disait qu’il allait célébrer pour lui la sainte messe, il a répondu qu’il le remerciait et qu’il y assisterait de là-haut. Telles furent ses dernières paroles. 

 

Quant à ma pauvre fille, le douloureux et long calvaire qu’elle a gravi est aussi digne d’admiration. Courage et résignation ne lui ont pas manqué (…) Pour vous donner le détail circonstancié de ce drame, il faudrait bien des pages où je pourrais étaler la perversité et la haine des assassins. ceux-ci, non contents de l’avoir tué ont inventé pour justifier leur crime cette rubrique : « exécuté pour intelligence avec l’ennemi » !!! Quelle sanglante ironie ! Tout prouve le contraire ; mais le tribunal révolutionnaire a voulu tout étouffer et l’avait condamné d’avance ainsi que cela se passait en 1793. Et voyez jusqu’ou peut aller le sadisme du crime, la lâcheté de la conscience humaine.

 

Celui qui l’a condamné, je le connais, c’est le fils d’un sénateur, un marquis portant un nom connu et précédé d’une particule, descendant d’une noble lignée (il s’agit très probablement de Gilbert Pineton de Chambrun fils du sénateur de la Lozère). Je l’ai vu plus d’une fois à la Préfecture aux réceptions de ma fille ; il a diné avec nous et nous avons été reçus chez lui à sa table. Vous pouvez juger ainsi du reste de la bande quand vous saurez que cet individu avait pris le titre de colonel pour la circonstance. Non content d’avoir lâchement massacré un des meilleurs fonctionnaires de l’administration, on a voulu ternir sa mémoire et le déshonorer en prétendant qu’il était d’intelligence avec l’ennemi ; lui qui haïssait les allemands de tout son coeur, qui s’était engagé volontaire en 1914, qui a eu la croix de guerre et une belle citation, qui a été décoré de la légion d’honneur pour fait de guerre, qui a été blessé à Verdun et est retourné aux premières lignes sans attendre la guérison de sa blessure. Et que dire encore ? De ses qualités comme époux, père, ami et préfet ! Il vous suffira de savoir que toute la population de la ville capitale du département et même du département tout entier, n’a eu qu’un cri d’horreur pour protester contre un pareil forfait… ».

 

Roger Dutruch (1893-1944) fit une carrière de fonctionnaire. En 1921, il avait été nommé secrétaire général à la préfecture du Var puis en 1926 secrétaire général en Dordogne. En 1933, il est sous-préfet de Brive-la-Gaillarde. Politiquement très à droite, il prononce en 1935 un arrêt préfectoral afin de fermer un kibboutz français (le « Makhar ») en Corrèze. Il sera nommé préfet par le Front populaire en 1937 et détaché au protectorat français de Tunisie jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. 

 

Roger Dutruch fut ensuite sous le gouvernement de Vichy nommé préfet de Lozère en 1941. Il fut un exécutant discipliné et fidèle à l’égard du gouvernement du maréchal Pétain, notamment à l’égard des juifs étrangers. Il fournira aux autorités allemandes la liste des juifs habitant Mende (siège de la préfecture). Roger Dutruch est surtout connu pour avoir collaboré avec les allemands lors de la répression du Maquis Bir-Hakeim en basse Lozère. L’état-major allemand installé à Mende reçoit des informations de Dutruch sur la localisation de ce célèbre maquis. Le 28 mai 1944, ils passent à l’attaque et 34 maquisards sont tués lors des combats (dont 8 fusillés), et 27 sont faits prisonniers. Ces derniers, torturés, seront tous fusillés le 29 mai. Ce maquis est anéanti aux trois-quarts et tout leur matériel se trouve confisqué par les Allemands. 

Au moment de la Libération, Roger Dutruch est arrêté sur ordre du Comité départemental de la Libération (CDL). Le 21 août 1944, il est assigné à résidence à Mende. Interrogé et sous surveillance, Dutruch est incarcéré le 23 septembre et jugé le 25. Lors de son jugement par la cour martiale, il affirme avoir été convaincu que les Allemands connaissaient déjà les informations qu’il leur avait communiquées. Les témoignages lors du procès puis les documents de l'armée allemande démontrent le contraire. Roger Dutruch et Pierre Bruguière, commandant de gendarmerie sont condamnés à mort. Pour les résistants, si "Vichy est responsable de l'intoxication développée contre la Résistance et les terroristes; ces deux fonctionnaires d'autorité ont été victimes de cette intoxication, mais ils n'en sont pas moins coupables en tant qu'individus et en tant que Français ». Après le rejet de son recours en grâce, Roger Dutruch est exécuté le 28 septembre 1944 à six heures trente du matin derrière la maison d'arrêt de Mende.



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