Deleuze (Gilles)

(1925-1995)
Philosophe français.

Manuscrit autographe, (Saint Léonard de Noblat), (1966), 2 pages in-4 au stylo bille bleu. Quelques ratures et corrections.

 

Remarquable et rare texte de Gilles Deleuze au sujet de la fonction de la philosophie. Texte dédié à la revue Arts de Claude Bonnefoy. 

 

« Il y a une fonction pratique de la philosophie (…) D’Epicure à Spinoza, de Spinoza à Nietzsche, la philosophie a eu cette fonction, est seule à pouvoir l’assurer, avec beaucoup de peine et de danger… »

 

« On parle souvent de mort de la philosophie, de dépassement de la philosophie, etc. Pour moi le problème ne se pose pas ainsi. Il y a une fonction pratique de la philosophie, qui consiste à dénoncer les mystifications, toutes les mystifications dans tous les ordres. D’Epicure à Spinoza, de Spinoza à Nietzsche, la philosophie a eu cette fonction, est seule à pouvoir l’assurer, avec beaucoup de peine et de danger. Et il y a une fonction théorique de la philosophie, qui est la création des concepts. Je suppose que, pour un philosophe, le concept en général est une matière continue, comme le flux sonore pour le poète ou le musicien, en la couleur pour le peintre. C’est dans cette matière, avec cette matière qu’on crée. Une créaiton de concept n’est pas moins riche qu’une grande oeuvre d’art, à condition qu’elle soit fondée dans les exigences de nouveaux modes de pensées.

 

L’histoire de la philosophie consiste déjà à montrer ce qu’il y a d’extraordinaire, à la fois de génial et de délirant, mais aussi de nécessaire et de supra-personnel, dans une création de concept à un moment donné. C’est cela que je voudrais montrer quand j’écris sur un auteur que j’admire. 

Notre délire actuel, notre vie actuelle exigent à leur tour des concepts en rapport avec des formes de pensée qui ne se dégagent qu’à peine. C’est pourquoi j’écris un livre sur la répétition (Ici Deleuze fait référence à son ouvrage en cours de rédaction, Différence et répétition qui paraîtra en 1968 aux Presses Universitaire de France), croyant que c’est un concept très bizarre, auquel correspondent de nouvelles formes partout, dans la vie, dans les sciences,  dans les arts, en philosophie. La variante et la répétition, la différence et la répétition, voilà des problèmes non réglés, dans la mesure où nous en inventons de nouvelles figures qui participent de la pensée et de la vie. La philosophie doit produire de nouveaux moyens d’expression, mais toujours en rapport avec des concepts nécessaires, c’est à dire actuellement critiques et créateurs, polémiques et poétiques. Voyez ce qui a fait Ezra Pound en poésie : la manière dont il confère à une allusion culturelle une existence objective aussi précise que celle d’une table ou d’un oiseau ; la manière dont il crée des idées ou des mots au croisement de toutes sortes de langages et de concepts. C’est cela qu’il faut faire : inventer des moyens, des buts, des pensées qui pourtant sont déjà là. Combien nous avons tort quand nous croyons, découragés, que rien ne se passe actuellement ». 

 

Nous joignons à ce manuscrit une lettre autographe signée de Gilles Deleuze à Claude Bonnefoy, (Saint Léonard de Noblat), (1966), 1 page 1/4 in-4 qui accompagne le manuscrit :

 

Belle lettre où Gilles Deleuze fait notamment référence à son essai sur Sacher-Masoch.

 

« Cher Claude,

Pardon de mon nouveau retard. je rentre, et on me dit que Arts a téléphoné. Avant de rappeler, j’envoie par le courrier du jour ce que vous me demandiez. Je n’y mettais pas de mauvaise volonté, mais c’était une torture ; je n’arrivais pas à le faire. Je sais bien pourtant que c’est vous qui avez raison, et que par votre amitié, vous me donnez des chances de revanche pour vous : vous faites ce que vous voulez de ce texte. Et en plus, si vous parlez de moi, pouvez-vous faire allusion à mon livre prochain sur Sacher-Masoch (il s’agit ici de son essai Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, publié en 1967 aux Éditions de Minuit), dont je crois que l’idée importante est la dénonciation de l’entité sado-masochiste (illusion abominable d’une unité du sadisme et du masochisme, alors que ce sont des mondes incommunicants). 

 

Voilà que je vais du « pas assez » au « trop », et que je vous demande de ne pas écrire sur moi, puis d’en écrire encore plus. Hélas, misère. Quand à ce qu’on m’a dit du coup de téléphone d’Arts, ma photo. Là, je ne veux pas de photo. Je suis michauxien, la tête annulée, pas d’image, je n’en ai pas. Amitié à vous, affection…. ».

 

Claude Bonnefoy (1929-1979) fut un critique littéraire français. Collaborateur de nombreuses revues, il se consacre au journalisme à Arts, à La Quinzaine littéraire et aux Nouvelles littéraires. Il a été aussi directeur de nombreuses collections littéraires dont Les Inoubliables chez Garnier.

La revue Arts était une revue hebdomadaire publiée entre 1952 et 1966. Fondée par le galerie Georges Wildenstein, elle eut notamment Louis Pauwels comme directeur de publication. Polémiste à ses débuts, Arts fut une tribune pour les Hussards et la nouvelle vague avec des articles de François Truffaut et de Jean-Luc Godard notamment. 

 

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