Berlioz autographe manuscrit

(Berlioz Hector)

(1803-1869)
Compositeur et chef d’orchestre français

LESUEUR Jean-François (1760-1837). Compositeur français.

 

Lettre autographe signée, 25 août 1830, au docteur Louis Berlioz (père d’Hector Berlioz), 2 pages grand in-4, adresse et marques postales. 

 

Remarquable et longue lettre de Lesueur au père de Berlioz, affirmant le génie de son fils et lui prédisant un avenir glorieux. 

 

« Votre fils (…) rendra illustre le nom de Berlioz (…) Il sera une image de celle de Napoléon dans sa sphère immense. Qui sait ? Il sera peut-être, un jour, le Napoléon de la science musicale, par les pas de géant qu’il lui fera faire… »

 

« Mon cher monsieur Berlioz,

 

Votre fils a remporté, à l’unanimité, le Ier grand prix de composition musicale décerné par l’institut de France. Il est pensionné pour cinq ans. Le chemin de la gloire, et peut-être de la fortune, lui est maintenant ouvert. Haendel est mort très riche ; Gluck a laissé cinquante mille livres de rentrée ; Grétry trente : j’ai connu intimement Paisiello quand il jouissait de quarante mille francs de revenu par les nombreuses pensions qu’il recevait de toutes les cours de l’Europe, et par les rentes qu’il s’était faite : Rossini jouit maintenant d’une très grande fortune : Méhul bien pensionné a joui de toutes les facilités de la vie : Haydn n’avait, à la vérité, qu’une très honnête aisance, mais, comme beaucoup d’autres grands compositeurs, il se fit un nom européen.

 

Votre fils fera de même, et, si j’en crois le génie qu’il développe déjà d’une manière si forte et si précise, il rendra illustre le nom de Berlioz. J’aurai eu raison de ne pas le détourner d’un entrainement qui le portait invinciblement vers les hautes études d’un art qui a illustré et enrichi tant de compositeurs fameux.

D’ailleurs il arrive dans une génération où les vains appuis de la faveur et des protections humiliantes ne soutiendront plus les médiocrités. Son grand talent se fera jour de soi-même, parce qu’il possède, à la fois, facilité du travail et grande activité pour faire exécuter ses ouvrages, bien pensés, hardiment conçus, toujours neufs, dans une bonne route, et hors des chemins battus.

 

J’ose prédire que sa réputation ira jusqu’au plus haut degré où un grand compositeur puisse atteindre, et que les honneurs, la considération, et un nom bien famé, ne lui manqueront pas. Avec cela, on ne peut qu’arriver, sinon à une très grande fortune souvent hasardeuse, du moins à une honorable aisance.

Je vous en félicite ainsi que ces chers parents : il est digne de vous, monsieur, qui êtes vous-même plein de talent, d’honneur, de hautes qualités personnelles, et qui sentez vivement ce qui est grand, naturel, et dans l’ordre des idées levées : il est, enfin, digne de votre honorable famille.

 

Je ne luis dis point que j’ai l’honneur de vous écrire : j’ai voulu seulement le justifier vis-à-vis de vous, d’avoir quitté d’autres états ou professions. Il n’en a pas moins mis à profit tout son temps. Et à vingt-six ans, il est arrivé au point où d’autres artistes, à grand talent acquis, n’arrivent qu’à trente cinq ou trente-six ans. C’est qu’il faut, pour cela, l’estro divino, cette inspiration, cette chaleur innée, cet absolu génie des beaux-arts ; et les arts, ou la nature, l’ont aimé assez, pour lui en donner un très grand.

 

C’est maintenant à l’autorité paternelle qu’il aime d’effusion ainsi que celle de sa mère, à verser dans cette âme dévorée d’admiration pour le beau dans les conceptions de l’homme, les conseils réfléchis, pour la grande carrière qui s’ouvre devant lui, et qu’il se propose de parcourir pour la gloire de lui et des siens.

Je le juge un beau et rare caractère : achevez de jeter dans cette terre si fertile, vos morales et philosophiques semences qui ont déjà si bien fructifié ; vous aurez fait de votre fils, un véritablement homme, assez fort de lui-même alors, non seulement pour faire son propre bonheur, mais de plus, pour faire celui de tout ce qui lui appartient. 

 

Heureux parents !… Ce n’est pas son succès arrivant aux oreilles de toute une ville, et frappant d’étonnement tous les parisiens, qui le flatte le plus ; c’est d’être sûr que ce succès sera su d’un père et d’une mère qu’il chérit ; c’est là, et là seulement, sa plus sensible jouissance. À cette seule idée, son coeur se brise de joie.

 

Dans sa conduite, déjà il sait le grand secret moral d’être sévère pour soi-même et indulgent pour les autres ; déjà il connait pour en tirer ce qui est bien, tous les détours du coeur des hommes ; déjà il sait comment il faut se conduire avec eux : il ne rendra que des services aux artistes de sa profession : par reconnaissance, ses rivaux mêmes deviendront de toutes parts ses appuis, ce sont eux-mêmes qui le porteront sur le pavois. 

 

Cette manière de faire le bien dans sa sphère particulière sera une image de celle de Napoléon dans sa sphère immense. Qui sait ? Il sera peut-être, un jour, le Napoléon de la science musicale, par les pas de géant qu’il lui fera faire, vu ses autres connaissances acquises et adjointes aux beaux-arts, particulièrement à cette musique si puissante sur le coeur et l’imagination des hommes, quand elle est composée de génie. Rien ne l’empêchera d’être, en musique sacrée comme en musique dramatique, un musicien-poète comme Terpandre et Olympe, et musicien-philosophe comme Gluck. 

 

J’ai l’honneur d’être avec un vif attachement et la plus haute considération, 

Mon cher monsieur Berlioz,

votre très humble Serviteur,

Lesueur ».

 

 Nous joignons la réponse de Louis Berlioz (1776-1848) à Jean-François Lesueur :

 

Lettre autographe signée, La Côte Saint-André, 2 septembre 1830, 2 pages petit in-4, adresse.

 

« Ses moeurs sont demeurés pures au milieu de la corruption et sous votre égide, mon Télémaque a traversé une mer orageuse sans faire naufrage sur les écueils… »

 

« Monsieur,

 

Quoique la fortune et la gloire ne me paraissent point à dédaigner, l’estime et l’amitié d’un excellent homme, et d’un homme de génie me semblent des biens non moins précieux. Ces deux sentiments dont vous êtes pénétrés pour mon fils, et dont toutes les expressions de votre lettre donnent une preuve, seront toujours pour lui, et pour ses parents, d’un prix inestimable.

 

Si mon fils atteint à quelque célébrité, si déjà il se trouve sur le seuil du temple de la gloire et de la fortune, c’est à vos conseils affectueux, c’est à vos savantes leçons ; c’est à vous, son maître et son ami qu’il le doit. Les exemples de vertus domestiques, qu’il a trouvé dans votre famille. Les règles de morale et les maximes d’une philosophie usuelle, qu’il puisait dans vos conversations ont préservé mon fils des dangers dont il était environné. Ses moeurs sont demeurés pures au milieu de la corruption et sous votre égide, mon Télémaque a traversé une mer orageuse sans faire naufrage sur les écueils.

 

Le coeur d’un père ressent cette obligation par dessus tout autre ; et il vous assure des droits à l’éternelle reconnaissance.

(…)

L. Berlioz ».

 

 

 

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Médecin, Louis Berlioz participa activement à l’éducation de son fils. Dans ses Mémoires, Hector Berlioz écrira  à son sujet : « Il est doué d'un esprit libre. c'est dire qu'il n'a aucun préjugé social, politique ou religieux. Pauvre père, avec quelle patience infatigable, avec quel soin minutieux et intelligent il a été mon maître de langues, de littérature, d'histoire , de géographie et même de musique ! […] Combien une pareille tâche, accomplie de la sorte, prouve dans un homme de tendresse pour son fils ! et qu'il y a peu de pères qui en soient capables ! »

 

C’est Louis Berlioz qui initie Hector à la musique tout en s’opposant à ce que son fils se lance dans une carrière artistique (Louis Berlioz refusera que son fils entreprenne l’étude du piano de peur qu’elle interfère sur ses études de médecine pour lesquelles Hector était destiné). 

 

Inscrit à l’école de médecine de Paris (pour satisfaire les ambitions que son père plaçait en lui), Hector Berlioz abandonne ses études et écrit à son père qu’il préfère l’art à la médecine. Il se brouille avec sa famille. Il commence à suivre les enseignements de Jean-François Lesueur et il est admis en 1823 parmi les élèves particuliers de ce dernier puis s’inscrit au conservatoire de Paris en 1826. Malgré ses échecs répétés au Concours de Rome (1826, 1827, 1828) il poursuit sa formation auprès de Cherubini, Reicha et Lesueur. À sa cinquième tentative, Berlioz remporte le Prix de Rome avec sa cantate Sardanapale. Berlioz avoue dans une lettre  à sa soeur que ce concours n’a pas à ses yeux une grande importance mais qui lui permet surtout de convaincre son père qu’il a du talent : « Que veux-tu que je te dise, ma pauvre sœur, ce maudit concours ne m'intéressait que pour mon père. » (12 août 1829). 



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